Des glaçons en forme de coeur
- il y a 2 jours
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Ne lisez pas ce qui suit si vous souffrez d'eco-anxiété.

Ce matin, la maison a franchi le cap des 27°. En bas. Volets fermés, fenêtres fermées, ventilateurs allumés. Objectivement, je ne savais plus où me mettre. Vers dix heures trente, j'ai mis de quoi travailler dans un sac, j'ai pris mon téléphone, un chargeur, une bouteille d'eau, ma casquette et je suis partie chercher refuge en ville. À pied. En mode survie. Savoir comment j'arriverais à remonter cet après-midi, au plus chaud de la journée, était le cadet de mes soucis.
Je me suis installée chez Exki. Ce n’est pas qu’il y faisait frais, loin de là : il faisait juste plus supportable que chez moi. J’ai mollement travaillé. Je n'ai pas pensé aux ouvriers sur les chantiers, ni aux chauffeurs de bus sans climatisation, ni aux enseignants et aux écoliers dans leurs classes surchauffés. Je n'ai pas pensé aux malades dans les hôpitaux sans climatisation. Je n'ai pas pensé à ma voisine qui s'était relevée au milieu de la nuit pour cuisiner afin d'honorer ses commandes du jour. Ni à ma très vielle mère qui depuis trois jours passe ses journées à faire des mots-croisés dans un transat à la cave. Je n'ai pensé à personne. Je suis restée six heures. J’ai eu le temps d'observer ce qui se passait autour de moi : le calme – j’allais écrire le sang-froid – des employés et de la gérante qui veillaient à la propreté constante des tables et du sol, sans jamais pousser aucun client à la consommation. La gérante qui avait le poignet dans une attelle. L’établissement rempli de personnes de tous âges, légèrement, très légèrement vêtues, avec des PC, des tablettes, des téléphones, un journal. Reconnaissante, j’ai consommé à trois reprises. Pour l’asile, le courant, les toilettes, le service, la propreté et Ella Fitzgerald en sourdine, ça m’a coûté une trentaine d’euros. Impossible d'imaginer revenir ici plusieurs jours d'affilée, surtout en fin de mois. Il était temps de partir. J’ai marché jusqu'à l’entrée du centre commercial. Les quelques dizaines de mètres minéraux qui le séparent de l’Exki m’ont rappelé la Vallée de la Mort, il y a presque trente ans. Cinquante-trois degrés à l’ombre, le souffle chaud de l’air, nos cheveux secs en quelques secondes, les traces d’un pied mouillé s’évaporant avant même que l’autre ne se pose sur le sol. Ce qui est différent, aujourd'hui, c’est l'asthme, qui désormais se manifeste au premier pic de pollution de l’air. Le centre commercial était pris d’assaut par des mamans, des papas, des petits, des bébés, des landaus et des poussettes. Des familles entières faisaient la file devant le glacier, d'autres se croisaient en une passegiata alentie. Au bout de la galerie marchande, je suis entrée au supermarché, dans l'idée de faire le plein de froid avant de remonter chez moi. En attendant mon tour à la caisse, j’écoutais distraitement une maman derrière moi dire à ses enfants : « Je crois que j’ai encore un moule à glaçons en forme de cœur. » Les enfants se réjouissaient. "Qu’est qu’on a acheté pour le souper ? Qu’est-ce qu'on va faire en rentrant ? On pourra regarder la télévision ?" Et soudain, la petite fille, de sa voix haute et claire, a dit : « Oh, maman, ce soir on peut souper avec des glaçons en forme de cœur ? » Demain j’irai chercher un peu de fraîcheur au musée. En rentrant, j'ai ouvert aux chats, j'ai changé l'eau de leurs gamelles, j'ai mis les courses au frigo et j'ai rallumé tous les ventilateurs. J'ai mouillé d'eau fraîche un foulard que je me suis noué autour du coup. Puis, j'ai allumé mon ordinateur et j'ai commandé des volets pour l’étage L’an prochain, je ferai installer la clim. Est-ce qu'on va vraiment tous attendre la fin du monde en suçant des glaçons en forme de cœur ?








































Super bien écrit ça permet de faire une pause de fraîcheur verbale !