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L'Empreinte ironique




Il pleut. J’avais décidé de me rendre à l’autre bout de la ville par ennui. Je m’étais fait une soupe en sachet, j’avais vidé le lave-vaisselle, j’avais emballé trois vieux jeans dans un sac poubelle et après les avoir déposés dans la boîte à dons du quartier, j’avais décidé de poursuivre sur ma lancée, mue par l’idée absurde d’aller prendre un rendez-vous à l’autre bout de la ville alors qu’on venait me dire au téléphone qu’il ne restait aucune place de libre.


Je me sentais absolument incapable de faire quoi que ce soit d’utile, ou même qui ait un peu d’intérêt ou de sens : aller à la piscine ou à la salle de sport, lire, regarder une série, si tant est que tout cela soit utile. Je me sentais gavée d’ennui, ou plutôt d’une sidération vaguement écœurée. Deux heures plus tôt, j’avais posé le point final à un roman auquel je travaillais depuis septembre. Huit mois de travail, seize chapitres, deux cent septante cinq mille caractères : je me sentais dans un désœuvrement tel que celui qu’on ressent sans doute après avoir passé un concours pour lequel on étudie depuis des mois ou après avoir déposé le texte de sa thèse. Enfin, j’imagine : je n’ai jamais écrit de thèse.


J’avais donc dépassé la Grand Place et je marchais d’un bon pas vers le quartier où se trouvait l’institution où je n’allais pas prendre rendez-vous quand, sur la droite, à l’abri de la pluie, j’aperçu une petite montagne de livres déposés à même le sol. Qui avait bien pu abandonner ces livres ? Je m’approchai. Il y avait cinq ou six livres chinois, ou en chinois, ou sur la religion chinoise, ou sur l’écriture chinoise. Des livres qui me semblaient assez techniques. Un sinophile, une sinophile ? Il y avait aussi un Simenon - « Maigret chez les Flamands » - dans une édition de poche au graphisme daté, un livre d’Anne-Marie Garat paru chez Actes Sud, trois ou quatre numéros du magazine Géo.  Un livre de Pierre Tréfois, L’Empreinte ironique, attira mon attention. Je connaissais Pierre pour l’avoir croisé lors de rencontres littéraires. La quatrième promettait des aphorismes et une préface de Jean-Pierre Verheggen. J’ouvris le livre. « Pour Véronique, en poétique amitié, Pierre ». Pierre avait donc dédicacé ce livre à Véronique. Avec qui il était en complicité poétique. Quelle Véronique ?


Je n’en voyais qu’une. Véronique Wautier était philosophe, poétesse et psychanalyste, mon amie, morte depuis quatre ans, neuf mois et huit jours. Je n’avais pas été présente au chevet de Véronique à ses derniers instants, nous étions vaguement en froid, c’était l’été, j’étais sans doute en voyage, ou je croyais avoir le temps : tous les prétextes furent invoqués sauf celui de mon manque de courage. Ses filles m’en avaient violemment voulu. Puis, elles m’avaient invitée à passer prendre un objet personnel avant que la maison ne soit mise en vente. Je n’y étais pas allée. De quiproquo en quiproquo, ma honte s’était enkystée. Il restait, à portée de main et de regard dans ma bibliothèque, tous ses livres, l’éblouissement de ses mots et leur grâce soutenante.


Jean-Pierre était mort depuis six mois et seize jours. Son talent, son inventivité et sa singularité poétiques lui avaient valu les éditeurs les plus célèbres, les honneurs de la presse parisienne et même une décoration.


Pierre Tréfois, que je sache, se portait bien. Je décidai de garder son livre, le soustrayant à l’averse prochaine, au ramassage des poubelles, à la pissure des chiens errants. Que deviennent nos livres ? Ceux de Jean-Pierre sont conservés à la Bibliothèque Royale, à l’abri du temps et peut-être de l’oubli. Peu après son décès, ses archives furent envoyées à l’Institut de la Mémoire des Archives Contemporaines, selon ses dernières volontés. Mais des amis s’offusquèrent que certaines pièces de sa correspondance se retrouvent sur des sites d’enchères en ligne.  Le livre de Pierre Tréfois avait-il été choisi par un proche de Véronique, invité à choisir un souvenir dans sa maison qu’on allait vendre ? Faisait-il partie d’un lot dont l’acquéreur regrettait certaines pièces, impitoyablement mises au rebut un jour de tri ?


Je sauve ce livre. Il ira rejoindre Verlaine, Verheggen et Wautier dans ma bibliothèque. Quand je mourrai à mon tour, à moins d'être épargné grâce à l'hypothétique et absurde valeur marchande de l'autographe - comme ceux de Jean-Pierre, comme ceux de Véronique - il finira sans doute sur l’étal d’un bouquiniste ou sur les tréteaux d’une brocante. Ou dans un carton déposé sur un trottoir un jour de ramassage des papiers. Et le mien, de livre, celui que je viens de terminer ? Ce livre pas encore mis en page, pas encore imprimé, pas encore lu par personne pas encore né ? Dieu merci, je ne nourris aucun espoir d’immortalité.





(c) mai 2024


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