Rêver sous le Covid-19. Que disent nos rêves de notre rapport à la pandémie ?


Je cherche un verre dans l'armoire et j'y trouve une abeille morte, au fond du verre. Je veux en prendre un autre: encore des insectes morts. Il y en a dans les verres, dans les tasses, coincés derrière les portes de l'armoire. Cela me dégoûte, m'effraie, je quitte précipitamment la salle à manger. Dans le couloir, je trouve un oiseau mort aussi. C'est une fauvette à tête noire. Comment s'est-elle retrouvée là? Est-ce le chat qui l' a tuée? Mais au fond, où est le chat? Cela fait au moins 48 heures que je n'ai plus vu, ce petit chasseur. Je le cherche dans toute la maison. Et j'ai tout un coup un mauvais pressentiment : la chambre des filles, qui sert de chambre d'amis, le lit-canapé sur lequel le chat aime dormir. La porte est bien fermée. Je l'ouvre difficilement. Derrière la porte, mon chat, mort. Je vois qu'il a gratté la porte, le tapis pour essayer de s'évader. Je lui dis qu'il peut sortir maintenant. Je le dis et le répète mais il est mort et moi, je me réveille.

Vous aussi, avez-vous fait d’étranges rêves pendant le confinement ? Avez-vous rêvé plus que de coutume ? De quoi ? De vermine, de saleté ? D’interdits ? De maladies, de la mort ? De masques, de vaccins ? De toutes sortes d’intrusion ? De passeport, de laisser-passer, de contrôles ? D’évasion, de liberté ? De toucher, d’étreintes, de baisers ? Je ne rêve pas, ou plutôt, je ne me souviens pas de mes rêves. Pourtant j’ai rêvé, j’ai rêvé durant six ans, chaque nuit : six mois avant d’entrer en analyse, après avoir lu l’autobiographie de Jung, un ouvrage déclencheur ; cinq ans pendant l’analyse elle-même ; et six mois encore après sa fin, de plus en plus rarement. Chaque semaine je notais mes rêves et je les apportais à mon analyste comme autant de pépites ramenées d’un pays inconnu qui était pourtant le mien. Celui de mon inconscient avec ses symboles, ses codes, ses castings étonnants, son joyeux mépris de la logique et de la non-contradiction, ses entourloupes avec la censure. Chaque soir je filais au lit comme on part en voyage, curieuse, craintive et excitée comme les petits Pevensie quand ils franchissent le fond de la garde-robe et accèdent au Pays enneigé de Narnia. J’ai gardé le récit de ces rêves quelque part dans la mémoire de mon disque dur. Deux cent trente pages, 125.000 mots, 700.000 caractères, ce n’est pas rien, quand même. Parfois j’y retourne. Je fais des recherches par mots clés, ou par date. J’y vois des réminiscences, des lucidités, voire d’apparentes prémonitions ; je me promène aussi dans ces récits comme dans une terre d’amnésie. De ces rêves, il ne me reste que la nostalgie, celle de ce foisonnement imaginaire, de cette fertilité narrative, de ce deuxième sens, le nocturne, dont on espère qu’il permettra de comprendre le diurne. Il me reste la nostalgie de ce territoire dont je n’ai plus ni la clé ni la carte, et c’est clair que c’est cette nostalgie qui m’a poussée à entamer cette collecte.

« Après un camp scout, une retraite, ou une mise au vert – c’était dehors, l’été, un dernier barbecue, des casiers de bière… on se disait au revoir avant de se quitter. Au revoir, et toi, tu rentres où, quels sont tes projets, donne de tes nouvelles, et toi, on ne se perd pas de vue, hein, passe dire bonjour ! C’était joyeux et triste et émouvant. 

Mais moi, j’allais rester là. Tous partaient joyeusement vers leurs nouvelles vies et s’arrachaient à ce que nous avions vécu de si intense, tous sauf moi : j’allais rester là, confinée dans ce dehors alors que chacun rentrait chez soi, seule dans ce huis clos désormais ouvert ; moi j’allais y rester pour toujours, car j’étais morte ou sur le point de l’être. »

Nos rêves documentent notre rapport à la pandémie J’avais vu « Rêver sous le capitalisme[1] », le très beau film de Sophie Bruneau, longs plans nocturnes, fixes, lents travellings, fenêtres de bureau illuminées la nuit, voies ferrées, et six narrateurs qui racontent leurs rêves, glaçants, de grains de sable broyés par l’engrenage. À travers ceux-ci, on sent combien le système - rentabilité, compétitivité, interchangeabilité - s’est immiscé dans leurs vies, dans la totalité de leurs vies. C’est ce qu’a aussi montré Charlotte Beradt dans « Rêver sous le IIIe Reich[2] » : que le totalitarisme a gagné au-delà de tout ce qu’il pouvait espérer, dès lors que le territoire de l’inconscient est contaminé. En lançant cette collecte de rêves, je comptais que l’addition nos productions oniriques trace comme une constellation de notre rapport collectif au Covid19. Qu’elles la documentent, en quelque sorte. J’espérais aussi secrètement que vos rêves me feraient rêver, au sens propre : qu’ils m’autoriseraient à retourner au Pays de Narnia. L’invitation fut lancée sur Facebook où j’ai créé Rêver sous le Covid19, un groupe « fermé », c’est-à-dire invisible à ceux qui n’en sont pas membres. L’idée avait germé d’une conversation avec la psychanalyste Nathalie Crame, qui avait tout de suite songé à Winston Smith, le héros orwellien de 1984, dont les rêves sont les derniers espaces de liberté et de résistance. Nous avons listé ensemble quelques pré-requis à la participation à cette collecte :

- De vrais rêves. Le groupe est destiné à recueillir de vrais rêves, pas de rêves éveillés, de rêves au sens de souhaits ou d'aspiration, ni de poésies ou de textes littéraires à caractère onirique.

- Aucune analyse. On n'analyse pas le rêve d'autrui. L'analyse d'ailleurs n'est pas le but, bien que l'auteur.e du rêve soit tout à fait libre de contextualiser ou d'interpréter son rêve. Lui ou elle seule, personne d'autre.

- Anonymat. Si on préfère garder l'anonymat, le texte sera publié tel quel, ou avec ou pas, une initiale, un prénom… Un rêve peut aussi être transmis en demandant qu'il ne soit pas publié sur le groupe fermé.

- Confidentialité. Les participant·es à ce groupe fermé s'engagent à ne pas exporter ce qu'il·elles y ont lu.

Il était par contre spécifié que cette collecte, anonymisée, servirait de matériau pour un article voire un livre.


L’installation du dispositif ne put se faire aux premiers jours du confinement, comme j’en avait eu le projet, car j’ai moi-même souffert du Covid, en deux temps. D’abord mi-mars, avec tous les signes de la grippe que l’on connaît désormais : fièvre, courbatures, maux de tête, toux, aggravés d’une pneumonie. Puis, trois semaines plus tard, d’une rechute dramatique qui me conduisit à l’hôpital. De retour à la maison, j’avais plus que jamais le projet de mener cette collecte. Etait-il trop tard ? Le succès du groupe[3]a démontré le contraire. (...) A suivre dans Ulenspiegel n° 3, Automne 2020.


[1] Rêver sous le capitalisme, Sophie Bruneau, 2017, Alter Ego Films et Michigan Films production, 63 min. [2] Rêver sous le IIIe Reich, Charlotte Beradt, 1981. [3] Rêver sous le Covid19 (Facebook), du 28 avril au 22 juillet 2020 : 540 membres (dont 521 actifs), 275 rêves publiés, plus de 5000 commentaires et interactions.

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