Fauda : zoom avant sur le chaos

La saison 3 de la série israélienne arrive sur Netflix. L’occasion de se pencher sur ce qu’elle nous dit du conflit israélo-palestinien.

Fauda arrive, Fauda revient. À l’origine conçue pour un public israélien, la série de Lior Raz et d’Avi Issacharoff a désormais conquis une audience internationale depuis sa diffusion par Netflix. Lauréate du prix du meilleur scénario au Festival de la création audiovisuelle internationale (Fipa) à Biarritz en 2016, couronnée par six Ophirs, l’équivalent des Oscars, dont celui de la Meilleure série dramatique, elle apparait dans la liste des meilleures séries de 2017 selon le New York Times et s’est même attirée les louanges de Stephen King et de Steven Spielberg – excusez du peu.

Depuis, la série a eu droit à une saison 2, dont l’annonce a créé quelques remous (1). À l’heure où nous mettons cet article sous presse, la saison 3 débarque sur Netflix, et ravive les questions et les polémiques qui ont accompagné les deux premières.

« Les séries sont les miroirs de notre vision du monde », soutient Dominique Moïsi. Dans Géopolitique des Séries (2) l’auteur français passe en revue des séries-cultes comme Game of Thrones, House of Cards, Homeland, Occupied (et même le « so british » Downton Abbey) sous l’angle de la géopolitique. On peut ranger les séries – comme toute production culturelle de masse – en deux catégories : celles qui participent au soft power des pays qui la produisent, sortes de chevaux de Troie commerciaux, elles servent leur image et leurs intérêts en en diffusant une image attractive et séduisante. D’autres sont le reflet d’un auto-questionnement critique, loin de tout manichéisme. On pense à House of Cards, rien moins que complaisante envers les arcanes (fantasmées, ou pas) du pouvoir présidentiel américain. Mais dans tous les cas, les séries parlent du monde, le reflètent, le questionnent et à leur tour finissent par contaminer la perception que nous en avons.

Loin de tout manichéisme…

C’est à cette catégorie qu’appartient Fauda, selon Moïsi – même si l’auteur n’en fait pas dans son ouvrage une analyse aussi poussée que pour Homeland, la version américaine d’Hatufim, une autre série israélienne à succès. Fauda (3) met en scène un commando des forces spéciales de Tsahal chargé d’opérations antiterroristes d’infiltration à Gaza et en Cisjordanie. La série s’appuie sur l’expérience de ses deux scénaristes, Lior Raz qui a servi dans Douvdevan (4), et Avi Issacharoff, lui aussi passé par l’unité d’élite créée en 1986, et devenu ensuite journaliste, spécialiste des affaires palestiniennes et arabes pour le journal israélien Haaretz. Doron Kabilio (interprété par Lior Raz lui-même) est invité à reprendre du service quand ses supérieurs apprennent que Taoufik Abu Ahmad, alias la Panthère, un terroriste membre du Hamas, n’est pas mort de la main de Kabilio deux ans plus tôt et s’apprête à commettre de nouveaux attentats. Taoufik ne devrait pas manquer d’assister au mariage de son jeune frère dans quelques jours : c’est l’occasion pour Kabilio et ses collègues de s’inviter à la fête, déguisés en traiteurs, et de régler définitivement son compte au terroriste.

Ainsi commence Fauda. Avec l’unité de Doron Kabilio, le spectateur est invité à s’infiltrer lui aussi dans la réalité du conflit israélo-palestinien. Une réalité dont la seule hauteur est celle des drones qui survolent les villes palestiniennes, denses, poussiéreuses, grouillantes comme des bazars à ciel ouvert. Mais pour le reste, c’est d’une plongée qu’il s’agit : dans la vie d’un barbouze israélien qui reprend du service, contre l’avis de son épouse et au risque de perdre tout ce qu’il a construit : une entreprise agricole florissante, une famille, des enfants ; dans celle d’un terroriste palestinien dont la cause est aussi servie au mépris du danger encouru par les siens, mais également à l’encontre des intérêts politiques de son parti. Autour d’eux, une constellation de personnages d’une complexe humanité : des combattants happés par leur soif personnelle de vengeance, des décideurs cyniques, tel le machiavélique Gabi Ayub, louvoyant entre diplomatie, compromis et manipulation, pour qui la théorie des jeux n’a visiblement aucun secret, des familles aliénées par leur fidélité à un idéal, à une communauté, aux lois de l’honneur et de la vendetta et enfin, des innocents pris dans le double bind du conflit, toujours perdants, comme le très beau personnage du Dr Shirin El Abed. Fauda reste une série israélienne


Du côté israélien, la série a été appréciée entre autre pour le point de vue qu’elle donne à voir de la réalité quotidienne en Cisjordanie. Une vision inédite pour ce qui est de la fiction télévisée. Mais l’intérêt de Fauda, disent ses supporters, c’est son impartialité, dans l’humanité comme dans la violence partagées par les deux camps. S’il semble y avoir des bons et des méchants, chaque catégorie est très vite dépassée par la complexité des choses et ses propres démons. « Les membres de Dovdevan tuent, torturent, agressent et menacent violemment les Palestiniens, de sorte qu’il devient compliqué de prétendre à une quelconque supériorité morale », écrit Rachel Shabi (5). Elle souligne pourtant avec Itay Stern, d’Haaretz, queFauda est « la première série télévisée qui présente le récit palestinien d’une manière qui permette de ressentir quelque chose pour quelqu'un qui agit comme un terroriste. Vous pouvez comprendre ses motivations et ses émotions, ce qui est unique, inédit à la télévision (israélienne). » De chaque côté, on succombera à l’attrait de la vengeance, « les causes l'emportant sur les relations familiales », poursuit Rachel Shabi. Finalement, « les deux parties sont compromises, manipulatrices et détraquées à des degrés divers ».


Cette « équité » de traitement scénaristique, comme celle de la distribution ou le parfait bilinguisme de la série, garantit-il une équité de point de vue ? Certainement pas, conclut Rachel Shabi. Fauda reste une série israélienne, scénarisée d’un point de vue israélien. Un point de vue inadmissible pour certains. « Comment peux-tu regarder ce show israélien ? » s’est vu reprocher Yasmeen Sheran, correspondante britannique de The Atlantic. « Nulle trace ou à peine de « l’occupation israélienne, rappelle Rachel Shabi – pas de mur, pas d’implantations ni de colonies, pas de démolition de maisons, juste quelques checkpoints et rien des brutalités quotidiennes de l’occupation ».  BDS (Boycott, Divestment & Sanction ») y va beaucoup plus fort : « C’est juste de la propagande anti-arabe, raciste, à la gloire d’Israël, qui se fait complice de crimes de guerre » et appelle Netflix à abandonner la série. Mais si Fauda pêche par de nombreux manquements vis à vis de la réalité, et choque souvent par sa violence, rappelle Yasmeen Sheran, il faut rappeler les intentions de ses concepteurs et la prendre pour ce qu’elle est : une fiction, et non un documentaire, ni un manifeste politique. Issacharoff, dans les mêmes colonnes de The Atlantic, met les choses au point : « On a écrit une série israélienne pour un public israélien. Un Palestinien aurait écrit les choses différemment. Mais nous ne sommes pas Palestiniens ».


« Je me sens juif arabe »

Ce parallélisme des combats, dans leurs justes motivations comme dans leurs absurdes développements, sera encore renforcé aux yeux du spectateur occidental non partisan (s’il existe) par le parfait bilinguisme de la série et des protagonistes israéliens. Les personnages comme les acteurs qui les interprètent, originaires de familles moyen-orientales ou maghrébines, biberonnés à l’arabe au sens propre (Lior Raz est né à Bagdad et a eu une nounou irakienne), endossent comme il est de coutume dans les meilleurs romans d’espionnage (6) la langue, la culture, les coutumes, les pratiques religieuses. Gil Caroz, dans un entretien (7) avec Ilan Mizrahi, ancien numéro 2 du Mossad, rappelle l’histoire d’Avner, un agent double qui avait épousé, pour le service et par amour, une arabe chrétienne (8). Il ne s’agit pas « juste » d’une immersion en « territoire » culturel ennemi mais de quelque chose de bien plus troublant : un voisinage, un cousinage, une gemellité sémitique. « Je me sens juif arabe », dira le père de Doron Kabilio dans la saison 2. En ce sens, Fauda est aussi l’histoire d’une tragédie, celle de la haine aveuglée pour le frère ennemi, celle des amours interdites sous peine de mort – sociale et réelle.

Les femmes dans Fauda : soumises ou guerrières, aliénées ou trangressives

On pourrait lire Fauda comme une série de genre : violente, guerrière et forcément machiste. La belle Nurit, qui combat à armes égales avec ses collègues de Douvdevan, ne remet pas en question cette lecture par sa seule présence. C’est ailleurs que se fait le contrepoint, incarné par d’autres personnages féminins : Gali, l’épouse de Doron, opposée à ce qu’il reprenne du service mais reste solidaire ; l’épouse de Taoufik, à mille lieues du cliché de la femme soumise, qui pense sérieusement à retourner mettre ses enfants en sécurité en Allemagne où elle a grandi; et le Dr Shirin El Abed (9), de père français et de mère palestinienne, qui a passé plus de temps en France qu’en Cisjordanie. Ce sont elles qui invitent le spectateur, par leur refus de la fatalité, au risque de transgresser les ordres établis, à poser un regard distancié sur l’escalade de la violence comme seule issue au conflit.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur cette série captivante. Que le spectateur lambda y trouvera des clés de compréhension des relations Hamas / autorité palestinienne / Tashal / gouvernement israélien, en une illustration ferait passer « Le Prince » de Machiavel pour un manuel de bienveillance. Qu’elle fait un carton en Israël mais qu’elle est aussi très suivie côté palestinien. Le Hamas a consacré plusieurs articles à la série sur son site et si on ne dit pas ce qu’en pense Mahmoud Abbas, le président de l’autorité palestinienne, il est de notoriété publique qu’il est un spectateur assidu de la série. Que l’actualité confirme la crédibilité de son scénario : en novembre dernier, un commando israélien a été débusqué à Gaza par les Qassam (brigades armées du Hamas), provoquant l’échange de feu le plus violent depuis celui de 2014 entre Israël et les factions palestiniennes. Mais dans Fauda, « les « infiltrations » ne concernent que la Cisjordanie occupée. « Gaza (…) est toujours apparue comme impénétrable aux yeux du public israélien. À ce titre, l’opération déjouée par le Hamas a brisé un tabou : jamais depuis la guerre de 2014, Tsahal n’avait assumé être entrée dans Gaza» (10). La réalité a déjà dépassé la fiction.

Dominique Costermans

Écrivaine

Ulenspiegel, sept. 2019. (1) La diffusion de la saison 2 a été annoncée dans plusieurs villes israéliennes par des affiches noires avec pour seul message des inscriptions en arabe ("Accrochez-vous", "L'action commence bientôt"), ce qui a provoqué des plaintes d’habitants de Nesher, près de Haïfa, ou de Kyriat Gat, qui se sentaient menacés. (2) Dominique Moïsi, La géopolitique des séries ou le triomphe de la peur, Paris, Stock, 2016.

(3) Qui en arabe signifie « chaos »

(4) Unité d'élite de l'armée israélienne, directement subordonnée à la zone de Cisjordanie.

(5) Shabi Rachel. The next Homeland ? The problems with Fauda, Israel’s brutal TB hit. The Guardian, 23 mai 2018

(6) Et comment ne pas penser à “La petite fille au tambour” de John Le Carré ! (7)Caroz, Gil. Entretien avec Ilan Mizrahi, ancien numéro 2 du Mossad. L’objet regard, dans le cadre de la 46ème journée de l’École de la cause freudienne, 8 septembre 2016. (8) Cette histoire est extraite de « Lhomme aux deux chapeaux” de Ya’acov Caroz.

(9) Interprétée par Laëtitia Eïdo

(10) Guillaume Gendron. « Gaza. Qu’est-ce qui me dit que vous n’avez pas laissé votre passeport israélien à la maison ? », Libération, 28 décembre 2018

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