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Serviteurs d'éternité, par Myriam Louyest

Revenir à Mariemont

La plasticienne, certes, a pour marque de fabrique le dialogue qu’elle installe entre ses œuvres et des lieux de mémoire. En cela, le domaine de Mariemont, héritage de l’industriel, philanthrope et grand mécène Raoul Warocqué, et avant lui, d’une histoire qui remonte à Charles Quint et à Marie de Hongrie, avait tout pour la séduire. Mais avant tout, Myriam Louyest est louviéroise. Elle a grandi à Fayt-lez-Manage, une commune qui se trouve au bord du Parc de Mariemont. C’est en voisine, en riveraine, presque, qu’enfant elle a connu le parc, ses escapades dominicales en famille, ses pique-niques, ses jeux avec le Patro. Souvenirs heureux, souvenirs douloureux aussi, pour l’artiste qui a vécu juste de l’autre côté de la drève. Revenir à Mariemont était un risque, revenir à Mariemont avait du sens. Un mausolée En 1917, Raoul Warocqué meurt et fait don de sa propriété et de ses collections à l’État belge, à condition que les aléas de la guerre en cours ne mettent pas la Belgique sous la coupe allemande. Et à la condition qu’on y bâtisse un mausolée dans lequel on rapatriera tous les membres de sa famille inhumés au cimetière de Morlanwelz. Leurs dépouilles furent transférées dans la crypte et leurs quatorze noms gravés dans la pierre. Ils reposent en paix sous la lumière filtrée par un vitrail, protégés par une lourde porte à deux battants à la ferronnerie travaillée. Devant le mausolée, s’étend une splendide roseraie. Sa sagesse horticole que Myriam a connue enfant a aujourd’hui fait place à la folie poétique des herbes hautes, libérées des pesticides mortifères.

 

Comme toujours quand elle aborde un lieu, Myriam Louyest s’intéresse à son histoire, à son contexte, à ses fonctions afin que l’intervention qu’elle y projette soit la plus juste possible. D’abord, elle s’est intéressée aux chaouabtis, de petites statuettes funéraires telles qu’on les retrouvait dans les tombeaux de l’Égypte ancienne et dont le Musée de Mariemont possède plusieurs dizaines d’exemplaires. Du défunt, explique Myriam, les chaouabtis sont autant de petites répliques destinées à l’assister dans les travaux quotidiens après la mort. Ce sont en quelque sorte des serviteurs de l’au-delà. Pour l’artiste, les installer dans un mausolée avait tout son sens.


Des serviteurs de l’au-delà aux domestiques d’ici-bas Au seuil du mausolée, le gardien des trésors est inspiré d’un chaouabti de l’atelier des moulages du musée du Cinquantenaire. « Je reste très marquée par le travail que j’ai fait là-bas il y a quelques mois, explique Myriam Louyest, et comme les chaouabtis de Mariemont sont trop précieux que pour se prêter au moulage, j’ai emprunté celui-ci au Cinquantenaire. Drapé, il prend un aspect intemporel et une apparence contemporaine. Au départ administrateur des trésors, j’en fait le gardien du mausolée ». Il invite le visiteur à regarder l’intérieur à travers la lourde décoration de bronze qui ajoure la double porte.

 

Il faut prendre le temps de poser le regard. À droite, à gauche, au fond, les chaouabtis se donnent à voir dans la lumière rare diffusée par le vitrail du fond. Certains sont rangés dans des coffrets en bois comme c’était le cas dans les tombes égyptiennes. Ici, c’est le cèdre qui a été choisi, une essence précieuse et imputrescible. La forme des chaouabtis est très simple, presque abstraite. Certains sont en plâtre, d’autres en verre. Leurs couleurs douces et la translucidité font écho au vitrail marial du mausolée.


Les statuettes conçues et réalisées par Myriam Louyest font le lien avec les domestiques de Mary Warocqué, la mère de Raoul. Mary tenait des registres très précis dans lesquels elle inscrivait rigoureusement toutes ses dépenses et notamment les gages de ses domestiques. « J’ignore leur fonction, explique l’artiste, mais j’ai retrouvé leurs prénoms. J’ai voulu les amener ici. Ce sont des gens à qui l’on ne dressera jamais de mausolée. J’ai voulu leur rendre hommage. »


Ils portent des prénoms délicieusement surannés, Adolphine, Léon, Josette, Désiré, Auguste, Émile - ou toujours actuels, Mathilde, Florence, Catherine, Julien, Nicolas, Frédérique. Jones et Pierre, les inséparables, figurent toujours par deux dans les comptes, et traversent plus de trente années de service. Mais parfois il ne reste d’eux qu’un surnom : la fille Béro, par exemple. Trinch. Trinette. Myriam Louyest a décidé d’inscrire leurs prénoms dans la pierre. Ils font face, le temps de l’exposition, aux noms des quatorze membres de la famille Warocqué, gravés dans le marbre pour les siècles, et aux quatorze chaouabtis qui les évoquent.


Le visiteur attentif remarquera une boite sur l’autel. « Quand je suis arrivée, explique l’artiste, la peinture du plafond s’était écaillée et des copeaux en jonchaient le sol. J’ai demandé qu’on les garde. Cette boite qui les rassemble est à la fois le rappel de ce geste ancillaire si banal qu’est le balayage. Mais il peut aussi se lire comme le symbole du temps qui passe, de ce qui tombe en poussière, de l’impermanence. »


Cette installation peut se découvrir sans explication. Elle se vit alors comme un mystère, une énigme, ou comme la découverte d’un trésor dont on n’a pas la clé. Mais si on cherche, tout fait sens. Le choix du verre, constitutif de l’espace. Le plâtre, à la blancheur visible dans la pénombre. Que ce soit aux anciennes verreries Faucquez à Ittre, à la Maison Losseau à Mons, aux Archives de la Ville de Bruxelles, ou au Salon royal de la Gare Centrale, la plasticienne a chaque fois inscrit sa démarche dans la mémoire des lieux qu’elle a sublimés, éclairés ou troués de ses installations. Quand elle investit la chapelle castrale d’Enghien ou quand elle décline une œuvre moderniste de Tamara de Lempicka de ses parallélépipèdes de verre, c’est au mystique qu’elle nous confronte. 


C’est la première fois que Myriam Louyest explore explicitement notre rapport à la mort. Avec ces serviteurs d’éternité, c’est à ce petit peuple des sans nom et sans mémoire que Myriam Louyest rend hommage.



Photos : D. Costermans. Tous droits réservés M. Louyest. Plus d'infos sur Mari'art : http://www.musee-mariemont.be/index.php?id=19680

 

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