L'impensé de l'IVG - Troisième récit : Églantine





Je croise Églantine depuis une trentaine d’années, et je sais si peu d’elle. Au quotidien, en bonnes voisines, nous ne manquons jamais d’échanger un bonjour, un sourire, parfois quelques mots. Je la reçois donc chez moi, où elle arrive avec un peu d’avance, inquiète. La porte du jardin est ouverte et l’été finissant nous inviterait volontiers à nous installer sur la terrasse, mais elle préfère l’intérieur, et ferme soigneusement la porte. « Nous sommes seules », prends-je le soin de préciser ; je me dirige vers la cuisine pour nous préparer un café et elle me suit, pressée de me poser quelques questions sur mon projet, et surtout sur la confidentialité de notre entretien. C’est bien normal : formée au récit de vie, j’en ai l’expérience et l’habitude. J’ai appris à formaliser les entretiens que je mène, depuis mon premier essai sur les prénoms – où mes contributeurs étaient invités à me confier une part de leur histoire familiale, jusqu’au récent « Bureau des Secrets Professionnels », pour lequel Régine Vandamme et moi-même avons collecté plus de quatre cents histoires, parfois très douloureuses, souvent confidentielles. C’est pourquoi je prends systématiquement deux ou trois minutes pour exposer d’entrée de jeu le cadre et les termes de mon contrat, qui tiennent en une demi-page A4. En substance, je garantis le respect de l’anonymat de ma contributrice tout du long du processus. Elle m’autorise à utiliser son histoire dans le cadre d’un article ou d’un livre, même si je ne sais pas encore très bien la forme que prendra la restitution de ces rencontres ; mais je m’engage aussi à soumettre la forme de cette restitution à chacune et à chaque « externalisation » - car l’expérience m’a appris qu’il arrive qu’on n’assume pas tout à fait ce qu’on a dit, parfois sous le coup de l’émotion, que l’on souhaite apporter un détail, une nuance. « Je n’ai pas dit ça comme ça » résonne dans ma tête comme un mantra, qui m’invite à coller au plus près au champ sémantique de mes contributrices, afin que leur message soit respecté. Églantine semble rassurée. Elle complète ses coordonnées. Mais elle n’est pas plus bavarde pour autant. Je lui propose de lire ma conduite de questions, et qu’elle choisisse de commencer avec celles qui l’inspirent. Quel âge as-tu ? Cinquante-et-un ans. À quel âge as-tu eu recours à l’IVG ? Mais déjà, le brouillard des réponses s’installe. « J’ai vécu deux IVG, se lance-t-elle. L’une pour raisons médicales, à l’hôpital, et l’autre dans un planning familial, quand j’étais beaucoup plus jeune » On reviendra plus loin sur ce flou dans les dates, impressionnant quand on sait que Églantine ne peut même pas évoquer une décennie. « J’ai dû tout flouter », se justifie-t-elle. Mais l’important n’est pas là, précise-t-elle, et d’emblée, ce qu’elle tient à dire, c’est qu’elle a eu besoin d’un rituel. Elle avait déjà consulté une psychologue spécialisée dans le deuil périnatal, mais ce n’est qu’il y a quelques années qu’elle a trouvé un rituel apaisant, lié à la région catholique, à savoir une messe pour les enfants non-nés, quelles que soient les circonstances, fausses couches, IVG médicales ou non, sans distinction. « C’était une très belle cérémonie. J’ai regretté de ne pas avoir connu cette association plus jeune, quand j’en avais besoin. Parce que cette ambivalence, que j’ai ressentie extrêmement fort, entre le je ne peux pas mettre au monde un enfant maintenant, et cet enfant est là et je l’aime déjà… cette ambivalence est à mes yeux ce qui caractérise en premier ce moment qu’est l’IVG. En tout cas pour moi. » Ces petites âmes, j’y pense encore


Cette dramatique ambivalence, Églantine l’a éprouvée lors de ses deux IVG, même si les circonstances en étaient différentes, la première en planning, « ça s’est mal passé » ; l’autre à l’hôpital, « ça s’est bien passé ». « C’est quelque chose d’extrêmement puissant. Quand on m’a amenée de la salle d’opération, je me suis mise à sangloter longtemps. Ces sanglots qui montaient de Dieu ne sait où, impossibles à arrêter… C’est quelque chose que je ne peux oublier. Ces petites âmes, j’y pense encore ». L’entretien est éprouvant ; l’émotion affleure, les larmes aussi. Les mots viennent lentement, avec précision, mais avec difficulté. J’oriente la conversation vers ce rituel qui semble-t-il a apporté à Églantine un apaisement tardif mais réel. « On a besoin de rituel dans toutes les étapes de la vie. On dit qu’il y a de l’écoute, mais celle-ci est réduite à peau de chagrin. Il y a des groupes de paroles pour toutes sortes de problématiques, mais pour l’IVG, je n’en connais pas. Pourtant, c’est tout sauf anodin ! » Nous nous accordons à dire que le manque d’écoute va sans doute de pair avec le tabou qui semble encore frapper le discours sur l’IVG. « C’est pour ça que je suis là aujourd’hui, dit Églantine. Il faut lever ce tabou, il faut lever la honte. Cette honte est destructrice pour les femmes. Or, ce n’est pas rien, une IVG, et il faut pouvoir se retaper. Parfois c’est le travail de toute une vie. Il y a les regrets que ce ne fut pas possible, puis il y a les regrets de ce qui aurait pu être : si les circonstances avaient été plus favorables, si j’avais été aidée, peut-être que…

- Tu n’as pas pu te faire aider ? Par ta famille, des amis, ton petit ami ? »

Je sens que mes questions ouvrent le chemin des souvenirs pénibles. « Laisse-moi réfléchir », dit Églantine. Je pose une question technique pour lui permettre de reprendre pied, celle de la contraception. « Je prenais des ovules vaginaux, une méthode contraceptive qui n’assure pas une protection maximale, hélas. J’ai prévenu mon ami, mais je suis allée seule au planning à Bruxelles. Pour la deuxième IVG, j’étais seule aussi. C’était un accident de pilule. J’ai été sous pilule toute ma vie de femme. Oui, j’étais très très seule… » Églantine garde un très mauvais souvenir de ce planning – même si, dit-elle, elle est peut-être mal tombée. « Les généralistes ne sont pas bien formés. Il plane un pré-supposé de négligence : tu n’as pas fait ce qu’il fallait » Au sortir de l’intervention, elle fait un malaise, une chute de tension. « On m’a transportée nue dans une chambre de repos, où l’on m’a laissée sans même me couvrir. Et on m’a dit (elle prend une voix pincée) : quand même, pour la suite, il faudra quand même faire quelque chose ! C’était la phrase de trop ! La négation de ce que je vivais, de ce que je pouvais ressentir, avant, pendant et après cet acte ».

Et l’humanité dans tout ça ?

« À l’hôpital, j’ai eu droit à une anesthésie générale. Moi, je suis pour qu’on ramène l’IVG à l’hôpital. C’est trop barbare, sinon. C’est pas parce que l’IVG est permise qu’on a tout gagné. On a droit à des IVG dans de bonnes conditions ! Je voudrais militer pour cela. En planning, il y a des chambres de repos qu’on n’utilise pas ; on met trop vite les femmes dehors. Il n’y a plus rien de l’humanité des premiers plannings, où on prenait le temps de te recevoir d’humain.e à humain.e. On banalise très fort l’IVG ; c’est tout sauf banal ! Physiquement, c’est très éprouvant : on force l’entrée de l’utérus, c’est une intrusion qui peut être vécue comme un viol. Et puis il y a la question de savoir où va cette vie qui s’en va, mais il n’est pas possible d’avoir une réponse et cette non-réponse, c’est comme une porte qu’on vous claque au nez. Ce n’est pas correct. C’est un manque d’humanité. »


J’essaie de savoir quand cette IVG a eu lieu, pour voir si les choses évoluent. Je garde en mémoire ce poignant récit de Nicole Malinconi, « Hôpital Silence »[1] Les choses ont-elles évolué depuis l’expérience d’Églantine ? Mais c’est le trou noir. « J’ai complètement flouté cet événement dan m mémoire, et c’est un effort trop grand que de me souvenir » Je n’insiste pas. Mais la deuxième fois, en hôpital, Églantine a été bien accueillie, dit-elle, et on a tenu compte de l’ambivalence qui était la sienne. Malgré cela, la solitude, les sanglots, de nouveau. « On vit ces moments seule. C’est une grande solitude. » Nous en resterons là. « On vient de loin, je le sais, mais ce n’est pas pour cela que c’est gagné, que c’est acquis. À l’hôpital ,j’ai bénéficié de conditions plus humaines, au niveau de l’accueil, de la gestion de la douleur. » Mais est-ce une question d’époque, de structure, de personnes ? « Le fil rouge de ma vie, c’est diminuer la méconnaissance autour des problématiques sociales. Ça me tient vraiment à cœur ; c’est pour cela que j’ai répondu à ta proposition. Je ne souhaite à personne de le vivre, mais aux personnes qui doivent le vivre, je souhaite que cela se passe de façon respectueuse. » Églantine a une vision précise de ce qu’elle souhaite : une information technique et médicale complète - par exemple sur la chute hormonale qui suit l’IVG ou sur une éventuelle montée de lait – et la prise en considération du bouleversement psychologique de la personne qui doit faire ce choix. Au rang des améliorations à mettre en œuvre, elle cite « des lieux de parole, où l’ambivalence qui sous-tend le choix de l’IVG (ou de la grossesse) peut se dire sans jugement, sans idéologie et sans dogme. Surtout dans la période du choix. Mais après, aussi. »

Je lui demande si l’idée de recourir à l’adoption l’a effleurée. « Oh non ! répond-elle. Interrompre une grossesse, c’était déjà au-delà de mes forces ; alors abandonner un enfant… non. Pour moi, c’est impossible. Il faut respecter les femmes qui font ce choix, et leur laisser le temps de la réflexion, y compris du revirement. » Alors, faut-il allonger les délais ? Est-ce que l’allongement du délai de réflexion permettrait à certaines femmes de mieux assumer leur décision ? « Moi, je ne regrette pas d’avoir eu recours à l’IVG. Je ne regrette pas cette décision. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir pu accueillir cette petite vie comme il se doit, comme je l’aurais aimé, avec bonheur. Cette décision n’a vraiment pas été facile. J’ai toujours voulu des enfants, plusieurs, et ces deux décisions ont été contraires à mon cœur. Surtout la seconde, parce qu’entre-temps, j’avais eu un enfant. C’est ça, l’ambivalence, et il faut en tenir compte. Si on l’évacue, ça crée des blessures, et les blessures laissent des cicatrices. Mais parfois, il y a moyen de mettre du baume sur les cicatrices, par la parole, par exemple; ça en vaut la peine »

§§§

Quelques semaines plus tard, Églantine demande à ce qu’on se revoie. Je pars à l’étranger, je repousse un peu ; consciemment ou pas, je crains qu’elle ne se désiste, qu’elle ne souhaite plus témoigner. Ce que je respecterai, si c’est son choix. Elle arrive en début d’après-midi, avec le soleil printanier. Mes craintes s’envolent avec l’arôme du café que je nous prépare : Églantine veut juste changer de prénom. Le nom de la fleur que j’ai choisie pour elle est déjà porté par quelqu’un de sa famille. Je respire. Elle préfèrerait que je l’appelle Perce-Neige, ce qui sied à sa timidité, mais ce n'est pas un prénom, alors Églantine. Elle tient à me redire sa tristesse, surtout lors du deuxième avortement. « Parce qu’entre-temps j’étais devenue maman, tu comprends ? » Et d’insister sur la nécessité de l’accompagnement, de la parole. C'est son message, c'est pour cela qu'elle témoigne. Mais finalement, la crainte que je pressentais de voir son histoire exposée remonte. « J’ai peur du jugement, dit-elle, surtout sur Facebook. » Je la rassure : jusqu’à présent, hormis l’un ou l’autre commentaire maladroit, c’est surtout la solidarité qui s’exprime. Je propose, si elle y tient, de la protéger des commentaires par la mise en place d'un filtre. « Non, répond-elle. Mais si c’est trop dur, je pourrai venir en parler avec toi ? »

[1] Hôpital silence (Minuit, 1985, ré-édité chez Espace Nord) est le premier texte de Nicole Malinconi. Inspiré par l'expérience de l'écrivaine qui travaillait comme assistante sociale dans une clinique qui pratiquait l'avortement, le texte se compose de trois parties, elles-mêmes divisées en fragments ou chapitres qui ne contiennent aucune histoire suivie mais saisissent sur le vif des femmes avant, pendant ou après un avortement.

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