L'impensé de l'IVG - Septième récit : Iris




Les mots, Iris les connaît bien. Et elle les aime passionnément, jusqu’à en avoir fait son métier : elle est professeure de lettres. Une passion qu’elle partage quotidiennement avec les jeunes par l’enseignement du français. Une langue qui est aussi son outil de communication, ciselée, chatoyante, précise, subtile. Je pourrais user des mêmes mots pour décrire cette femme arrivée au mitan de la quarantaine : élégante, douce, passionnée, qui va convoquer dans notre conversation toute une palette de mots pour dire au plus près son expérience et les sentiments qui l’animent encore. Une grossesse s’est annoncée alors qu’elle venait d’accoucher de son troisième enfant. « J’ai tout de suite su que j’étais enceinte, dit-elle. Après trois grossesses, on connaît bien son corps : je pense même que je savais que j’avais ovulé. » Malgré ses diplômes universitaires, et sa connaissance de tout ce qui tourne autour de la contraception, Iris partageait avec tant d’autres la croyance que l’allaitement la protégeait. Son bébé n’avait pas trois mois ; il y aurait eu moins d’un an entre les deux naissances.

L’ambivalence est immédiatement présente, raconte-t-elle : « on fait un test, et on est presqu’heureuse qu’il soit positif. Naturellement, biologiquement, on est heureuse d’être enceinte… On fait le test la peur au ventre, en croisant les doigts, en se disant non non non… et quand on voit que oui, le premier mouvement est un mouvement de joie… Puis on se dit : mais non, ce n’est pas possible ! J’ai pris conscience que ça allait être intenable. Après la troisième naissance, j’avais subi une descente d’organes et cette grossesse aurait été très médicalisée et alitée. Ce n’était pas possible, ce n’était juste pas possible.»

Une décision difficile à prendre Elle sourit, et suit le fil de ses souvenirs. « C’était une décision très dure à prendre. Mon mari m’a dit : tu fais comme tu veux – ce qui pouvait sembler une bonne réponse d’homme, mais ce qui a reporté toute la responsabilité sur mes épaules. Il a voulu faire au mieux ; moi j’aurais voulu un avis franc. J’ai décidé que ça n’allait pas être possible. Je continue de penser que ça n’aurait pas été possible. Je n’ai pas de regret. » Sa voix tremble un peu. « J’ai fait comme toutes les jeunes filles : je suis allée au planning familial (elle rit). J’ai vu un psy pendant une heure et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps – mais dans une logique extrêmement consciente de mon choix. Il y a eu un curetage. Ça été très dur, parce mon mari était à l’étranger pour son travail. J’étais toute seule. Je suis sortie de là toute seule. Et puis les choses se sont refermées dans une sorte de non-dit. C’était fini. Le problème était terminé. Et ça m’a rattrapée de façon massive neuf mois plus tard. »


La famille s’apprête à célébrer le premier anniversaire du numéro trois. À ce moment-là, Iris va mal. Elle ne se rend pas tout de suite compte de la superposition des dates, du lien entre elles, mais quand elle en prend conscience, elle s’effondre. Et quand son mari lui demande de ne pas gâcher l’anniversaire de leur dernier-né, « ça a été la dégringolade. Ca a duré jusqu’aux vacances et ça a précipité la fin de notre couple. » Un couple qui n’allait plus très bien depuis plusieurs mois » confesse-t-elle. Il s’appelle Paul Iris entame la deuxième partie de son récit sans reprendre son souffle. « Au-delà des faits, explique-t-elle, il s’est passé des choses curieuses. J’ai ressenti le besoin de prénommer cet enfant. Il s’appelle Paul. » Un jour, elle se promène sur la plage et elle dessine son nom dans le sable, qu’elle laisse la mer emporter. « Ce n’est pas douloureux, mais ça reste… un possible qui n’a pas été actualisé. » Iris tient à exposer une autre ambivalence, elle qui s’affirme toujours féministe, fervente défenderesse des droits des femmes, et pour qui le recours à l’IVG est un droit inaliénable - mais « moi, j’ai toujours nourri la conviction intime que si ça m’arrivait, ce serait - entre guillemets - la vie à tout prix. » Jeune fille, elle en avait même fait un rêve. « Cette trahison, finalement, dit-elle, elle n’est que de moi à moi. Je vais dire une horreur – par rapport à mon discours féministe – c’est que c’était quand même une petite vie ». La question de savoir si le cœur bat ou pas, pour Iris, et juste pour elle tient-elle à préciser, c’est une fausse question, parce qu’elle, elle se sentait enceinte, et qu’elle connaissait le processus. « Dans ma tête, dans mon corps, je savais ce qui se passait. Je savais où ça mènerait. Il y a quand même cette idée que j’ai interrompu une petite vie. Quelque chose comme une douleur. » Iris évoque à nouveau cette grande ambivalence traversée lors de la découverte de cette grossesse inopportune. Ce réflexe de joie. « Il n’y a rien à faire, il y a une pulsion de vie… Et ce n’est pas facile. Dans les discussions que je peux avoir parfois avec mes ados, je me bats beaucoup contre cette idée que les choses sont simples. Non, rien n’est simple, blanc ou noir. L’envie peut-être là, construite ou biologique… Les discours qui tendent à dire que c’est facile d’avorter, qu’on a qu‘à avaler un médicament, ça me révolte. C’est tout sauf facile. C’est une déchirure. C’est un débat moral interminable. Ces discours me font hurler. Ils viennent de personnes qui n’y connaissent rien. »



Tabou, transmission


À l’époque, à part à une collègue, Iris n’en a parlé à personne, même pas à sa mère qui aurait pourtant été d’un grand soutien, elle n’en doute pas. Parce qu’il y a quand même une culpabilité, hasarde-t-elle. D’avoir été légère quant à la contraception ou d’avoir pris cette décision ? « Peut-être qu’on ne s’autorise pas à aller chercher du soutien. Il y a un côté j’ai merdé, j’assume. »


Maintenant, elle se dit que le moment est peut-être venu d’en parler à sa fille, parce que comme les fausses couches, l’avortement est quelque chose qu’on tait alors qu’il est si partagé. Et à ses fils ? « Je n’en éprouve pas le besoin. Parce que ça reste un sujet intimement féminin. »


Je rappelle qu’en France, une femme sur trois a recours à l’IVG au cours de sa vie. Aujourd’hui, on parle des règles, du post partum, des fausses couches, mais toujours pas de l’avortement, sinon dans le discours politique – dominé par un militantisme forcément manichéen. « Parce que ça relève du très intime, pense Iris. Justement parce que l’enfant n’est pas né, il reste en moi, d’une manière non partageable. Moi, je n’ai presque pas envie de le partager, tu vois. C’est mon… (elle hésite)… c’est pas mon secret, c’est… c’est mon bébé. Il n’est pas né, je n’ai pas accouché, il n’a pas vu le jour… son existence n’est garantie que par son maintien dans mon imaginaire. L’autre chose, c’est cette ambiguïté. Une fausse couche, ça arrive, on s’en relève. Un avortement c’est un choix . Un autre choix aurait été possible. Je ne me sens pas coupable – à aucun moment je ne me suis sentie coupable ! – mais il reste cet autre choix : peut-être que j’aurais dû accueillir cet enfant, peut-être qu’il y aurait eu de la place pour lui. » IVG ou IMG ? « Mon gynécologue, déclare-t-elle, c’est l’amour de ma vie (on rit). Quand j’ai accouché du numéro 3, j’ai fait une descente d’organes. Il est arrivé à 23h, du, théâtre, avec son casque de moto – n’est-ce pas le fantasme absolu ? « Je viens vous voir parce que c’est quand même dur ce qui vous arrive ! » J’ai fondu en larmes et je me suis dit : bon sang, ça c’est vraiment un homme qui aime les femmes. Il m’avait proposé d’appeler l’avortement IMG : interruption médicale de grossesse. Ca pouvait se justifier, après une descente d’organes. J’ai refusé. Mais j’ai trouvé cela extrêmement délicat de sa part. »

Le délai ?

« Il faut se décider vite », explique Iris. La question des délais impose l’urgence de la décision. Elle le regrette un peu. « Je suis pour la prolongation des délais. Celui d’une semaine entre le premier rendez-vous et l’IVG, par exemple, je l’ai trouvé pertinent. Même si quand on est décidé, chaque minute d’attente est une torture. Mais j’ai eu le sentiment que je pouvais faire marche arrière. Une semaine plus tard, on est vraiment sûre. »

Un espace où en parler Iris pense à ces toutes jeunes femmes qui n’ont pas conscience tout de suite de leur grossesse. La question des délais précipite leur décision. Les plannings relèvent d’ailleurs que quand on prend rendez-vous, la décision est déjà mûrement réfléchie[1]. Mais il se peut que le facteur temps ne favorise pas l’expression de l’ambivalence lors de l’entretien préliminaire. Sans vouloir lister de bonnes pratiques, comment ouvrir la parole ? « Par ce genre de récit, de témoignages, dit Iris sans ambages. Cela montre qu’on n’est pas seule, que ça arrive à des tas de femmes d’âges, de milieux, de cultures, d’horizons différents. Et que ça reste quelque chose de pas simple. Penser que c’est facile, c’est une méconnaissance du corps des femmes. Ça reste ancré dans ta vie. Ça ne disparaît jamais.»


Nos corps tramés de biologie


Il faut mesurer la part de l’irrationnel, plaide Iris. Elle tombe enceinte alors que son couple bat de l’aile. « Ce n’est pas un hasard. Qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce que mon corps essayait de dire ? De sauver ? » On évoque la pulsion, la pulsion de vie. Il y a des histoires de clips qui sautent. Ou cette femme, Lilas, enceinte malgré la vasectomie – non contrôlée - de son amant. Et les dénis de grossesse. « Ce n’est pas anodin. Il y a quelque chose de l’ordre de l’animalité qui vient percuter le raisonnement. » Nos corps sont tramés de biologie, et le désir d’enfant s’invite souvent en filigrane du désir amoureux. Il arrive ainsi que des femmes pourtant très bien informées et sans désir conscient d’enfant se retrouvent enceinte sans l’avoir voulu. On fait quoi, alors ? Quant à Paul…


« Il a son prénom, conclut Iris. Il sa place dans mon univers onirique personnel. Il est peut-être mieux là qu’ailleurs. En tout cas, il n’est pas nulle part. Il n’existe pas plus. »




[1] Dans le rapport de la Commission nationale de l’évaluation de la loi du 3 avril 1990 relative à l’IVG.

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