L'impensé de l'IVG - Quatrième récit : Lilas



C’est l’heure. Je quitte le petit box transparent que la Maison des auteurs met à ma disposition pour recevoir mes invitées avec le plus de confort et le plus de neutralité possibles, et je vais à la rencontre de mon rendez-vous du jour. Je la trouve dans l’entrée de l’immeuble : elle vient d’attacher son vélo et fume une cigarette. Nous plaisantons sur le temps qui ne l’a pas empêchée de traverser Bruxelles ; pantalon confortable, baskets, veste de sport : cette femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris bouclés, est bien équipée pour les déplacements urbains. Dans mon souvenir, son coupe-vent est mauve : je l’appellerai Lilas. « J’ai cinquante-quatre ans, commence-t-elle une fois installée. La première fois que j’ai avorté, j’avais vingt ans. La deuxième… (elle hésite) : trente-quatre ou trente-cinq. Je ne sais plus très bien. Entre les deux, j’ai eu un enfant. Ce furent deux expériences tout à fait différentes. » La première expérience, Lilas la raconte d’une façon très carrée, sans aucun pathos. Elle avait vingt ans et beaucoup de mal à prendre régulièrement la pilule ; elle fait une pause dans la prise du contraceptif. Arrive, selon ses termes, un rapport qui n’aurait pas dû avoir lieu, au sortir d’une relation suivie, mais qui touchait à sa fin. « C’était le petit coup de trop, dit-elle en éclatant de rire. Très étrangement, j’ai su tout de suite que j’étais prise. Mais tout suite aussi, ça a été une évidence : je n’allais pas le garder. Parce que j’étais étudiante, parce que cette personne n’était pas du tout la bonne, bref : parce que ça n’entrait pas dans ma vie. Et oserais-je le dire ? C’est parti comme une lettre à la poste. » « Il n’y a pas eu de tristesse, poursuit Lilas, qui s’est sentie entourée, par sa sœur aînée et par sa meilleure amie. Elles se rendent à trois au planning familial. Tout se passe bien. « Tout était tellement clair ! J’étais soulagée. Et puis je suis passée à autre chose. » Vers la trentaine, Lilas rencontre un homme plus âgé, déjà trois fois père et qui ne voulait plus d’enfants. « Et franchement, ce fut un acte manqué réussi. Je ne vais pas dire qu’il était consentant, mais en tout cas, il était éclairé sur la situation. » Je demande s’il s’agissait aussi d’un défaut de contraception, mais Lilas m’interrompt d’un énorme éclat de rire : « Pas du tout ! Là je prenais mes responsabilités, quelque part ! » Son envie de maternité est la plus forte. Elle fait tout pour qu’un enfant arrive mais décide de ne le garder que si le père accepte. Elle prend rendez-vous au planning pour une IVG et la veille, informe son compagnon et le met devant le choix. « Du bout des lèvres, il a accepté. Il aurait pu refuser, et dans ce cas, j’y serais allée ». L’enfant naît, mais le couple est déjà « en descente relationnelle », selon les termes de Lilas. Cette naissance ne les rapproche pas. « Après six mois, quand j’ai vu que le lien enfant-père s’était créé, j’ai mis fin à la relation. »

Clairement, j’avais choisi un géniteur Un an après, ils se rapprochent, suite à décès dans la famille. Entretemps, son ami avait subi une vasectomie. Lilas pense ne courir aucun risque. Mais elle retombe enceinte. « Là, je me suis dit que la vie me faisait une vacherie parce que lui, c’était non, non, non, niet. Alors j’ai avorté. » Après une vasectomie, il faut se faire contrôler, et cela n’avait pas été fait. Son ami était toujours fertile. À trente-quatre ans, Lilas retrouve le chemin du planning familial. Son ami l’accompagne. Plus tard, il lui dira qu’il avait très peur qu’elle change d’avis. « J’étais en pleurs. Le médecin m’a dit : Madame, vous pouvez encore dire non, et on arrête tout. N’ayez pas peur de le dire, si c’est votre souhait » Lilas soupire. « Oui, en avoir deux, j’aurais bien aimé. » « Quelque part, ça faisait un partout. Mais ce n’est pas très positif pour un couple tout ça. » Ils se séparent. « Je n’en garde ni douleur, ni tristesse, dit-elle, plutôt une nostalgie. » Pendant des années, cette pensée la poursuit : qu’elle était encore capable de procréer mais qu’elle n’allait sans doute plus le faire. Jusqu’à ce que cela devienne évident. Elle ne croiserait plus la route d’un homme qui lui donnerait envie d’un enfant. « En choisissant cet homme, j’avais clairement choisi un géniteur plus qu’un compagnon de vie. De tous les hommes qui ont traversé ma vie, il est le seul qui avait le profil. Même s’il ne voulait pas… On dit ça que les femmes choisissent… il y a quelque chose de très animal, là-dedans, non ? » Sa fille est au courant. « On en a reparlé hier, quand je lui ai dit que je venais vous voir. Elle m’a dit : tu n’as pas peur de me dire ça ? Tu n’as pas peur que ça me donne une mauvaise image de Papa ? » Lilas pense qu’on peut tout dire, si on choisit le bon moment. « C’est important que les enfants connaissent leur histoire, même si celle de leurs parents ne leur appartient pas. » Ce rapport mère-fille traversera beaucoup de mes entretiens. Certaines ont pu en parler à leur mère, qui parfois leur ont confié en retour qu’elles aussi étaient passée par là. Ou ont omis de le leur dire. D’autres en ont parlé à leur fille, ou se sont dit qu’un jour, elles le feraient. Les grossesses et les naissances réajustent les rapports mère-fille et les réinscrivent dans le fil des générations. « Mais je n’en ai jamais parlé à ma mère, ni la première, ni la deuxième fois, dit Lilas. Nous n’étions pas proches du tout. » C’est le crime féminin par excellence ! Au-delà de la sphère intime, l’IVG reste peu dicible. Je poserai systématiquement la question : qu’en pensez-vous ? Pourquoi, à votre avis ? « Ça reste quelque part un sacrilège : oser tuer la vie. C’est le crime féminin par excellence ! »


Nous sommes d’accord : « embryon », « fœtus », versus « un petit être », un « bébé », les mots choisis ne sont pas anodins – pourtant, la question de l’humanité du fœtus n’est-elle pas d’abord celle du désir dont il est investi ? L’enfant désiré est déjà « personnalisé » avant même sa conception. En attendant, l’IVG reste cantonné à un no word’s land. « En fait, poursuit Lilas, on n’en parle pas volontiers, un peu comme le viol. Ça jette toujours un froid. » Est-ce parce que dans les deux cas, on n’arrive pas à ne pas considérer la femme comme non coupable ? « Il y a toujours un jugement, soupire Lilas. C’est très judéo-chrétien : la faute. Quelqu’un doit avoir fauté, de préférence la femme. Dans le cadre de l’IVG, c’est la double peine : tu fautes, et tu fautes encore en essayant de réparer la faute. On ne peut pas s’en sortir avec légèreté. » Ça me rappelle , bien sûr, « Hôpital silence » de Nicole Malinconi, où l’autrice raconte les maltraitances hospitalières subies par les femmes qui ont recours à l’IVG – à une époque bien plus jugeante et moralisatrice que la nôtre. Me revient aussi une conversation entre amis, quelques jours plus tôt. Je parle volontiers de mon travail en cours. F. m’explique que vingt ans plus tôt, elle a subi une interruption médicale de grossesse. Au moment de partir, le médecin lui propose un arrêt de travail de quinze jours. Elle pensait n’avoir besoin de de deux-trois jours ; une semaine devrait largement suffire à la remettre sur pied. L’infirmière tient à la rassurer : « Non, non, mais vous, c’est pas fait exprès ». Une autre amie me confie qu’en voyage aux États-Unis, elle est victime d’une fausse couche. Une consultation médicale s’impose, une échographie puis un curetage. À chaque étape, à chaque soin, il lui faut répondre à la question : « Is it a miscarriage or an abortion ? » À chaque étape, il lui faut affronter le jugements des soignant.es, il lui faut se justifier.



Est-ce que susciter ces confidences singulières, mettre en récit les mots des autres, mettre au monde ces histoires… fera bouger les lignes, invitera à la tolérance, déconstruira les jugements trop vite prononcés ? Contre le rocher, je fais confiance au pouvoir de la goutte d’eau. De douze gouttes d’eau.

A lire aussi sur ce blog : Garance, Marguerite et Eglantine.

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