L'impensé de l'IVG. Onzième récit : Anémone (2/2)

Deux interruptions de grossesse et de quatre maternités, c'est dans le parcours d'une vie que s'enchâsse le récit d’Anémone. Je n’ai pas voulu en extraire les événements et faire l’ économie de leur contexte et de leurs articulations. C’est en deux partie que je vous livre l’histoire d’une femme née dans les années soixante. Pendant l’entretien, sa fille traverse la cuisine. L’ombre de sa mère plane. C’est aussi l‘histoire d’une généalogie.


(...)

Son mari, devenu interniste, la convainc que l’allaitement vaut contraception. En août, Anémone ne se sent pas bien. Son mari décide de lui faire faire un test. Le jour des résultats, elle l’entend hurler au téléphone : « Comment ça une bonne nouvelle ? Vous vous foutez de ma gueule ? J’ai déjà un gosse de trois mois et vous trouvez que c’est une bonne nouvelle ? » Anémone se sent dépassée par les événements, avec un bébé au sein, qui ne passe pas ses nuits, et ses consultations toute la journée. Sas parents, déjà opposés à cette union, la persuadent d’avorter. « Je ne voulais pas revivre la première expérience et j’ai choisi l’anesthésie générale. Je me suis retrouvée dans une chambre sans fenêtre, sans télévision. Une vraie punition ». Pour corser le tout, c’est le dernier jour de leur déménagement, celui de l’état de lieux et de la remise des clés. Pressé, son mari vient la chercher, lui enlève lui-même sa perfusion et la laisse dans la voiture pendant qu’il négocie la clôture du bail. « Puis on est rentrés. Mes parents m’ont rendue la petite qui avait trois mois. Voilà le souvenir catastrophique de ma deuxième IVG. »


« »


Quelques mois plus tard, son mari veut un fils. Anémone se lance dans toutes sortes de régimes prétendument destinés à favoriser la conception d’un petit garçon. C’est une autre petite fille qui s’annonce, deux ans après la première. Anémone se sent coupable. Elle veut que la naissance soit provoquée le jour de l’anniversaire de son mari et que l’enfant porte la version féminine de son prénom. « J’étais complètement partie là-dedans, soupire, Anémone. Puis je découvre qu’il a une maîtresse à l’hôpital. Ah, c’est facile les hôpitaux quand vous êtes médecin, interniste : un panier de fruits dans lequel il n’y a qu’à se servir. Même mes parents étaient au courant.» Mais elle reste dans le déni. « J’étais amoureuse. Il était beau, il était élégant. On ne partageait pas grand-chose, sauf le lit. Je parlais, il ne répondait pas. Je travaillais beaucoup, ça marchait bien, et je culpabilisais. » Il fallait être parfaite sur tous les fronts : être la meilleure dentiste, la plus disponible, être la seule mère à bord, avec la charge complète de la logistique. Lui continue à fréquenter sa maîtresse ; les relations du couple se dégradent. Ils font chambre à part. Anémone décide de ne plus prendre la pilule qui lui donne des migraines.


Cendrillon, c’est juste dans les films

Mais lors d’un congrès à l’étranger, ils ont un rapport, et elle retombe enceinte. « Pour une femme stérile, j’étais très fertile ! (rires) Cette fois-là, on n’a pas parlé d’avortement, bizarrement. De retour, c’est lui qui m’a fait le test, et il refusait de m’en communiquer les résultats. » Elle le harcèle pendant quatre jours jusqu’à ce qu’il dise : « Ben oui, t’es enceinte. Qu’est-ce que ça peut foutre ? Qu’est-ce que ça change ? Définitivement, rit Anémone, Cendrillon, ou les hommes qui apportent des fleurs quand ils apprennent qu’ils vont être papa, ça n’existe pas. C’est juste dans les films. »


Elle culpabilise, pour changer. Elle décide de se faire discrète. Malgré la deuxième qui ne passe pas ses nuits, malgré les nausées , malgré la sciatique, elle se fait toute petite. Elle travaille d’arrache-pied pour rembourser les traites de la maison.


Nous interrompons la conversation. Le temps d’un coup de fil et d’aller surveiller quelques chose dans le four, et au retour, Anémone s’inquiète de l’utilité de son témoignage. « Je tiens à dire combien les femmes sont formatées, conditionnées à l’adaptation : par les règles, les accouchements, puis par les injonctions parentales et celles de la société. Moi, j’ai voulu prouver à mon père misogyne de quoi j’étais capable : avoir les meilleures notes à l’école, et surtout faire mieux que les garçons ; décrocher de beaux diplômes, exceller en tout. Ça n’a pas servi ma vie sentimentale. Quelle illusion de penser que cet homme que j’avais choisi allait supporter de vivre dans un couple solidaire et égalitaire ! C’était un médecin médiocre ; il me l’a fait payer. Plus je réussissais, plus il se refermait. Moi je me voyais comme Wonder Woman, avec sa petite cape bleue ! » Elle dit que ses filles suivent ses traces ; que pour son fils, c’est plus compliqué.


Car c’est un fils ! Tout de suite, le père appelle le Liban pour annoncer la nouvelle. L’échographie suivante n’est pas si formelle. Paniqué, il en exige une autre sur l’heure, qui confirme ses espoirs. « Un fils : rien d’autre n’avait d’importance. Son père n’a même pas demandé si le bébé allait bien », dit Anémone.


L’enfant naît. Il mettra quatorze mois à faire ses nuits. Anémone décide de se faire poser un stérilet, malgré son expérience précédente. L’été suivant, le père repart au Liban et comme chaque année, il emmène les enfants voir la famille. Au bout de quinze jours, Anémone décide de les rejoindre. Avant cela, elle contacte sa gynécologue pour effectuer une visite de contrôle, stressée par sa première expérience de stérilet. La gynécologue remet le rendez-vous au retour de voyage. La suite est écrite : malaise, test urinaire, positif. Le mari s’énerve, il refait un autre test : positif. On prend rendez-vous en urgence chez un collègue du mari, un dimanche midi. L’échographie est formelle : Anémone est à nouveau enceinte, sur stérilet.


Son mari ne veut pas de cet enfant. Elle ne veut pas entendre parler d’une troisième IVG, ou alors, à la seule condition qu’il l’organise de A à Z. Il prend rendez-vous. Après une journée de consultation, Anémone se retrouve en salle d’attente, à jeun depuis le matin, face à un mari mutique. Le temps passe. L’anesthésiste n’arrive pas. L’infirmière l’appelle au bureau et lui propose de partager son sandwich : « Écoute, dit-elle, il est 23h, il ne viendra plus. Mange, et rentre chez toi et reviens demain ». Elle n’y retournera pas. « J’ai assumé toute seule, comme dans la chanson de Jean-Jacques Goldman. Et j’ai été incroyablement heureuse. Cette petite fille est un rayon de soleil. Elle m’a sauvée de la dépression que je traversais suite à la mort de ma mère et de ma sœur. J’ai tout programmé, j’ai programmé sa naissance le jour du printemps et j’ai choisi son prénom. Ça n’a pas été difficile. Je l’ai élevée toute seule. »


Trois ans plus tard, son mari quitte la maison – il ne veut pas divorcer - et Anémone assume tout, son métier, l’éducation des quatre.


Fin de l’histoire ? Anémone recourt ensuite à un stérilet hormonal, puis à un autre, sans plus aucun problème, jusqu’à la ménopause.


Je fais remarquer à Anémone le côté foisonnant de son témoignage, les bifurcations et les accidents de son parcours, et à chaque fois, les choix, parfois paradoxaux, qu’elle assume. « Je ne regrette rien, dit-elle. J’assume tout. On ne peut pas remonter le temps, de toute façon. Regretter quoi que ce soit, ce serait perdre une partie du sens que je donne à ma vie.»


Il y a des traces, et il y a des leçons. Il y eut un cancer, et il y eut des séparations. Il y a de l’amertume, et il y a de le fierté. Il reste des choses qu’Anémone ne supporte pas : les gens qui se plaignent, par exemple. Pourtant, je ne la sens pas endurcie : parfois elle écrase une larme ; parfois, un sourire, un rire, l’illuminent de façon inattendue. La très belle femme qu’elle est toujours rassemble ses jambes sous elle et ramène en arrière une mèche échappée sur sa joue.


« En tout cas, conclut-elle, il n’y a pas ni secrets ni tabous. » Les enfants savent, et c’est ce désir de transparence qui a motivé son témoignage pour une télévision locale. Sa famille était au courant. « L’IVG, tient-elle à rappeler, n’est pas une solution contraceptive, c’est une solution extrême. Parfois effrayante sur le moment ou quant à ses conséquences. » Une de ses filles a un anneau, la deuxième a un stérilet, la troisième prend la pilule. Elle prescrit, même si comme dentiste elle n’en pas vraiment le droit. « La contraception, c’est une question de solidarité féminine. L’avortement aussi, c’est une histoire de femmes. D’ailleurs, je ne vous aurais pas répondu si vous aviez été un homme.

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