L'impensé de l'IVG. Onzième récit : Anémone (1/2)


Le chemin est long vers le village où vit et exerce Anémone, mais la route m’est familière, car j’ai vécu dans cette région autrefois. Il m’en reste des souvenirs de zones post industrielles ravagées par le chômage ; j’avais oublié combien de part et d’autres de ce sillon creusé par le canal, la campagne est belle, à la fois champêtre et boisée. D’ailleurs, je m’y perds, et ma voiture, qui se prend pour un 4x4, se laisse tenter dans un sentier de sous-bois dont j’ai du mal à trouver l’issue. Anémone m’a contactée par mail ; j’ignore les méandres suivis par mon annonce pour lui parvenir, mais elle me semble directe et sûre d’elle. Elle a déjà témoigné pour une télévision locale et à visage découvert, m’écrit-elle, malgré sa profession libérale. Elle me fixe rendez-vous un matin où elle ne consulte pas. On sent la femme organisée, dont le temps est rare. Est-ce que ce onzième entretien va m’apporter quelque chose de neuf ? De Capucine à Violette, de Rose à Marguerite, chaque histoire est unique. Je ne suis jamais déçue. Je ne le serai pas avec Anémone, dont le récit de deux interruptions de grossesse et de quatre maternités s’enchâsse dans l’histoire d’une vie, elle-même précédée par celle de sa mère. « Mes enfants sont au courant de mon parcours », dit-elle d’emblée, lorsque sa benjamine traverse la cuisine. C’est aussi l‘histoire d’une généalogie.

Il lui souffle dans l’utérus avec une paille

« Ma mère a eu recours deux fois à l’avortement. Et si nos histoires n’ont sans doute rien à voir, je suis fière d’avoir pu trouver des solutions et de l’aide là où elle en a été privée ». Anémone nait en 1963, après trois autres enfants. Sa mère en aurait aimé un cinquième, mais comme elle était porteuse d’un facteur rhésus négatif, chaque grossesse impliquait un risque – notamment celui de voir les anticorps de la mère attaquer les cellules cérébrales de l’enfant - et la naissance d’Anémone a dû être provoquée à sept mois. «Si elle est idiote, on la jette dans l’Escaut», avait prévenu le père, qui donne le ton de cette histoire. La mère, à nouveau enceinte, avorte en 68 pour la première fois. C’est le père qui prend les choses en main et lui souffle dans l’utérus avec une paille. Elle frôle la mort. En 70, lâchée depuis belle lurette par son gynécologue catholique - « Madame, si vous êtes à nouveau enceinte, je ne pourrai rien pour vous » - elle doit avorter clandestinement en Angleterre, et subir une hystérectomie. « J’avais six ou sept ans. On est allés la voir pendant sa convalescence, elle était dans une sorte de couvent » se souvient Anémone. Au sortir du secondaire, elle s’inscrit en première année de médecine. « Psychologiquement, c’est très dur. Tu réussis ou tu meurs. Je n’étais pas préparée. J’ai carburé au chocolat, j’ai pris vingt-cinq kilos kilos. Mon père se moquait de moi : j’ai bifurqué vers kiné pour faire du sport. » Elle réussit avec la grande distinction mais une fois son diplôme en poche, elle se rend compte que le travail est rare, ou alors mal payé, et dans des conditions épouvantables. « Huit patients à l’heure, quarante heures semaines, pour l’équivalent de mille euros par mois : ça m’a dégoutée ». Elle se spécialise en kiné cardio et se réinscrit en dentisterie – en cachette de ses employeurs. Son amoureux libanais – qui deviendra son mari et le père de ses quatre enfants - fait une spécialisation en médecine ; elle recourt à la contraception par stérilet mais un jour, prise de contractions, elle échoue aux urgences : le stérilet est expulsé. « La transition avec la pose d’un autre stérilet devait durer un mois. On était jeunes et fougueux… » Elle prépare des examens, elle a envie de fraises, elle fait un test… et constate qu’elle est enceinte. « Ce n’était pas possible. Je ne me voyais pas avec un gosse, à vingt-et-un ans, avec mes études en cours et un métier précaire. » Elle se rend au planning familial. Le rendez-vous est fixé le jour de l’examen d’embryologie, sans autre possibilité. L’avortement se passe au sous-sol d’ « Aimer à l’ULB ». « Je me souviens encore de la piqûre dans le col. On a posé un tuyau, on a aspiré, j’ai vu une petite bouteille se remplir de sang, et puis salut : c’était tout. » Son ami, qui l’a accompagnée, l’emmène boire un verre au Cimetière d’Ixelles, puis elle rentre étudier. Prise de crampes, elle déclare une infection ; son compagnon la met sous antibiotiques. L’examen d’embryologie a été repoussé d’une semaine mais tombe le lendemain de celui d’anatomie. Après avoir passé toute la journée à disséquer des cadavres, elle passe la nuit à étudier embryo – deux cours auxquels elle n’a pas assisté puisqu’elle travaille. Quand elle se présente à l’examen, le professeur, vexé sans doute de ce qu’elle ne se soit pas présentée à la date prévue, le reporte d’heure en heure. « J’ai pris un psychotrope. Puis un autre. Je ne sais pas comment j’ai fait mais j’ai réussi. » Non seulement Anémone réussit cette épreuve, mais elle sort première de sa promo et le jour de la remise des diplômes, elle se voit publiquement félicitée par celui-là même qui avait tenté de l’humilier lors de l’examen. Je me rendrai compte que toute l’histoire d’Anémone est tendue de ce fil de fierté : être la meilleure, bien qu’elle soit une fille, malgré les embûches, et tout réussir : un métier, une famille, une carrière. La maison où elle me reçoit en est l’image : cossue, bourgeoise – marque visible de sa réussite professionnelle. En 1985, sur 25.000 kinés, 9.000 sont sans travail. Trouver du travail est vital – en réponse aussi à l’exemple maternel, sans diplôme et dépendante d’un homme violent. « Elle était battue par mon père. Il était violent, elle avait des yeux au beurre noir. On s’est sauvés plusieurs fois. J’adorais mon père, j’adorais ma mère, mais je ne les adorais pas ensemble. Moi ma vie, c’était devenir indépendante. Il me fallait juste un lit et un bureau pour étudier. J’ai trois masters, et j’ai toujours voulu être indépendante. »


Anémone, songeuse, souligne l’hypocrisie de la société et particulièrement du patriarcat qui ne tient aucun compte des spécificités féminines, ou en prend prétexte pour diminuer les femmes. « Dès que la femme a ses règles, elle sait qu’elle aura du mal. On n’est pas préparées à la grossesse, à l’accouchement, à ses douleurs. Pourtant on s’y fait. Je ne supporte pas qu’on pense que les femmes sont incapables. » Elle poursuit, amère, sans éviter la contradiction : « Pourquoi faut-il les aider ? Personne ne m’a aidée. J’ai cru que j’allais pouvoir sauver le monde, toute seule, en épousant un libanais musulman. Je me suis bien cassé les dents. Mais je n’ai jamais regretté cette IVG. »


Cette histoire est compliquée, confesse-t-elle. Comme sans doute beaucoup de petites filles de sa génération, Anémone a été élevée dans le mythe de Cendrillon : « Le premier, c’est le dernier, c’est le bon, c’est le définitif quoiqu’il fasse. C’est celui qu’on aimera toute la vie. C’est quoi cet amour ? J’ai encore du mal à m’en défaire, onze ans après le divorce. » Lors de la première IVG, il est présent, mais passif. « Un fantôme ». À l’époque, elle ne comprend pas que cet amour unique ne sera pas complètement réciproque. « Je n’aimais que lui. Il m’aimait, mais il aimait beaucoup d’autres femmes. » Les femmes trouveront toujours des solutions, parfois au péril de leur vie, mais ça, les hommes s’en foutent. Il avait besoin de la nationalité belge, pour des raisons politiques, et aussi pour pouvoir exercer en Belgique, mais leur mariage n'est pas encore à l'ordre du jour. Une fois devenue dentiste, elle ouvre un cabinet en banlieue bruxelloise – après s’être vu refuser par sa famille de s’installer dans sa ville natale où exerce déjà son frère. Elle veut un enfant mais plusieurs années se passent avant qu’elle ne réussisse à tomber enceinte. « Je pensais que j’étais devenue stérile, suite à l’IVG. J’avais des problèmes de règles : dans la famille, toutes nos règles s’étaient arrêtées, étant donné la misogynie de mon père. J’ai consulté plusieurs spécialistes. Finalement, je décide de suivre un traitement pour tomber enceinte ». C’est à ce moment-là que son compagnon décide de rentrer au Liban. Elle l’accompagne. Arrivée sur place, c’est la déconvenue totale. La guerre fait rage ; ils traversent la ville sous les tirs pour rejoindre le quartier de Baalbek, fief du Hesbollah. En route, lui et son frère discutent en arabe de son sort : elle n’est pas mariée, impossible qu’elle soit hébergée dans la famille. « On vivait depuis huit ans ensemble, j’étais enceinte et je l’accompagnais dans l’idée de venir vivre au Liban… ça m’a coupé l’envie. Je n’avais plus qu’une idée, c’était de rentrer. Et d’avorter. » Il n’y a qu’un avion par semaine, mais son compagnon retarde leur départ. Par négligence plus que par stratégie. « Ma grossesse, ce n’était pas son souci. La grossesse, vous savez, c’est juste une histoire de femmes. Y compris ses conséquences. Les hommes, ils s’en foutent. Les femmes trouveront toujours des solutions, parfois au péril de leur vie, mais ça, ils s’en foutent. » Cet enfant, elle le voulait, certes, mais les conditions ont changé. De retour à Bruxelles, son gynécologue l’envoie dans une clinique où l’on prendra en charge cette IVG tardive. Le jour venu, son compagnon arrive dans la salle d’attente. « J’ai un sursaut d’inconscience heureuse : il vient me chercher parce qu’il veut garder cet enfant. Mais il a cette phrase terrible : je viens te chercher pour raisons philosophiques. Cette phrase m’a poursuivie pendant toute ma grossesse. » Une petite fille naît en avril.


Son mari (car entretemps ils se sont mariés), devenu interniste, la convainc que l’allaitement vaut contraception. En août, Anémone ne se sent pas bien. Son mari décide de lui faire faire un test. Le jour des résultats, elle l’entend hurler au téléphone : « Comment ça une bonne nouvelle ? Vous vous foutez de ma gueule ? (...)" A suivre.

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