L'impensé de l'IVG - Dixième récit : Violette


Au moment où je les rencontre, « mes » femmes ont entre vingt-huit et soixante-quatre ans. « Oh je suis la plus vieille ! » rit de bon cœur Violette. Elle a septante-quatre ans, et la première fois qu’elle a eu recours à l’IVG, elle en avait dix-neuf. Ou vingt, ou pas loin, elle ne sait plus, à un an près. Mais c’est l’époque qui m’intéresse. On est en 1966 ou 67, tout fermente : la révolution sexuelle, le féminisme. L’avortement était interdit. Il ne sera dépénalisé qu’en 1990.


Violette vit avec son copain au sein d’un groupe de plusieurs couples très proches. La pilule existait mais elle n’y pense pas. « Comme tout le monde, je ne pensais pas que ça allait m’arriver. Et puis, on ne connaissait pas bien la pilule, on se méfiait… et il aurait sûrement fallu passer par les parents. » Elle et son ami ne prennent aucune précaution, et elle se retrouve enceinte. Elle rit : « Très vite ! Hein, quoi, comment ça m’arrive, à moi ? C’est comme un accident ! » Cette grossesse s’annonce quelques semaines avant les derniers examens qui doivent clôturer trois années d’études supérieures en chimie. Ce n’est pas le moment ! « Je me souviens que ma mère me cousait une salopette. Lors des essayages, elle trouvait bizarre de devoir modifier ses mesures : je grossissais ! Il ne fallait plus qu’on essaie cette salopette ! Je ne pouvais pas dire ça à ma famille catholique. Pas par peur de me faire engueuler, mais par peur de les décevoir, de leur faire de la peine. Ça aurait été une catastrophe. Mais pour moi, c’était clair tout de suite : je voulais avorter. » Même si à l’école, il arrive de croiser des filles enceintes – ou bien d’entendre parler de l’une ou l’autre subitement obligée de se marier - Violette se sent trop jeune, pas prête, et elle veut d’abord passer ses examens. Une amie de leur bande, infirmière, lui a fait des piqûres tous les jours – mais rien ne se passe. Des piqûres de quoi ? D’où venait le produit ? Par après, Violette s’est dit qu’elle avait pris des risques. Ces risques-là, certaines l’ont payé de leur vie[1] Elle passe ses examens, et le temps file. Ses seins gonflent. Le délai se rapproche, il n’y a plus de temps à perdre. Les amoureux rassemblent leurs économies et annoncent aux parents qu’ils vont en vacances à Birmingham. Par quelle filière, sur les conseils de quel médecin… pas du premier, en tout cas, dont elle se rappelle qu’il l’avait comparée à une vache prise par le taureau. Elle n’y est pas retournée ! Ils se rendent à l’hôpital. Tout se passe en anglais. Après l‘intervention, elle pleure beaucoup, peut-être de soulagement, dit-elle.


La vie reprend. Violette prend la pilule. Le couple part travailler au Brésil ; ils ont une petite fille. Dix ans plus tard, ils reviennent en Belgique. A ce moment-là, Violette est sous stérilet depuis quelques mois… mais elle retombe enceinte. « A ce moment-là, ça n’allait plus du tout avec le père de ma fille. Je sentais bien qu’on allait se séparer… mais on essaie toujours un peu, on espère… et voilà que je tombe enceinte, avec ce stérilet ! » Elle est sans travail, sans droit au chômage et il renâcle beaucoup à payer les frais d’hôpitaux. Elle se rend seule à Érasme.


« Je venais d’apprendre à conduire et j’ai dû traverser Bruxelles en voiture. Quel stress… Arrivée sur place, je savais ce que je ne devais pas dire que je venais me faire avorter. Je devais dire que je venais pour un curetage. Mais à la réception, plus moyen de retomber sur ce mot ! Trou noir ! J’ai demandé où étaient les toilettes et je suis allée faire un tour en attendant que le mot me revienne. » Je raconte à Violette qu’à l’occasion de l’anniversaire de l’IVG en France, et du manifeste des 343 salopes, j’ai entendu des témoignages dans lesquels les femmes racontaient qu’elles n’avaient d’autre issue que provoquer des saignements par des moyens assez barbares et dangereux, au risque d’une infection, voire d’une septicémie. Au premier sang, elles se rendaient à l’hôpital, parfois en taxi, sous couvert d’une fausse couche afin d’y subir un curetage. Et si elles tombaient sur des médecins « moralistes », c’était sans anesthésie.


En Belgique, c’est le Docteur Peers qui est la figure de proue du mouvement en faveur de la dépénalisation de l’avortement. En 1973, il est arrêté et mis en prison. Son avocat, Roger Lallemand, sera quinze ans plus tard l’un des artisans (avec la députée Michielssen) de la loi pour la dépénalisation. À cette époque, j’ai dix ans, et j’entends parler de l’affaire aux infos. Je demande à ma mère qui est Willy Peers. Mais visiblement, dans la famille catholique où je grandis, le sujet n’a pas droit de cité. On m’envoie dans ma chambre.

Était-ce un secret ? Pas du tout, explique Violette, en évoquant la première interruption de grossesse. Même si sa propre mère aurait été effondrée de l’apprendre, sa belle-mère est mise au courant, et bien sûr leurs amis proches, cette petite bande avec laquelle ils partagent beaucoup. Mais à son retour du Brésil, la situation est différente, le cercle d’amis s’est évaporé et elle se retrouve assez isolée, au point de devoir se rendre seule à Bruxelles dans sa petite voiture.


« J’étais furieuse sur ce médecin qui m’avait mis ce stérilet ! » Mais aucune contraception n’est sûre à 100% ; chacune a ses aléas. Quand la loi Veil fut votée, on a cru que ces dispositions seraient transitoires et qu’en favorisant l’éducation aux moyens de contraception, le recours à l’IVG diminuerait au fil des ans. Simone Veil elle-même le déclara dans son discours devenu célèbre : « Je le dis avec toute ma conviction : l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue. »


Or, en valeur absolue, le nombre de recours à l’IVG reste assez stable, en France comme en Belgique[2]. Il restera toujours un travail à faire auprès d’un contingent dans cesse renouvelé de femmes précarisées, qui n’ont pas accès ni à la contraception ni à l’information sur le sujet, ou d’adolescentes naïves. Mais outre les questions d’accès à l’information et d’accès à la contraception, bien réelles, il reste deux grosses boîtes noires : le déni du risque de grossesse, et les défaillances de la contraception. Des grossesses non désirées arrivent après un oubli de pilule, en période d’allaitement, malgré la prise de moyens de contraception comme le préservatif (déchiré), les ovaires vaginaux, le stérilet, la pose de clips et même une vasectomie. En France, 72% des IVG sont pratiquées sur des femmes qui prenaient un moyen de contraception [3] . Alors on fait quoi ? Violette se souvient d’une histoire entendu au Brésil, dans la famille où elle vivait. Une jeune employée de maison racontait le cas d’une de ses amies qui souhaitait recourir au préservatif mais qui en était empêchée par son ami, dans une espèce de chantage amoureux. Les filles amoureuses ne faisaient pas ça, prendre la pilule, exiger le préservatif, d’après les garçons. Ces filles de quinze ou seize ans savaient très bien ce qu’elles encouraient, mais amoureuses, elles se soumettaient. À ce qui reste un contrôle du corps des femmes. Chez nous, il reste peut-être un fond d’injonction à la maternité qui ne fait pas obstacle au recours à l’IVG mais qui empêche d’en parler librement. C’est peut-être dans ce terreau culpabilisateur que viennent s’enraciner certaines traumas, même ceux dont l’expression peut sembler si intime : rappel de la date anniversaire de l’enfant pas né, don d’un prénom… « Ah oui? Moi, non, je n’ai jamais éprouvé ce sentiment. Les choses étaient claires, et après, j’étais délivrée. Voilà. »


« Je mesure le traumatisme que c’est d’avorter, a déclaré Emmanuel Macron dans une interview au magazine Elle en juillet 2021 Et si ce traumatisme était aussi une construction ?





[1] En France, une étude conduite par l’Ined à l’instigation du ministre de la Santé et de la Population en 1966 donne une estimation basse de 250 décès par an (Ined, 1966). [2] Chaque année, il y a entre 215 000 et 230 000 interruptions volontaires de grossesse en France (216 700 en 2017 selon la DREES). Le recours à l’IVG est resté stable depuis 1975 (année de la légalisation) : après un pic en 1976 avec 19,6 avortements pour 1 000 femmes de 15 à 49 ans, le taux oscille ensuite autour de 14 avortements annuels pour 1000 femmes et est de 14,5 en 2015 ; on estime que près de 40 % des femmes y auront recours dans leur vie ». Le nombre moyen d'IVG par femme est estimé pour 2013 à 0,55. En Belgique, en 2012, on comptait 19.155 IVG pratiquées. En 2019, ce chiffre était de 18.027 IVG. D’année en année, le nombre d’avortements reste donc stable ( Fédération des Plannings familiaux).


[3] Statistiques citées par Pauline Harmange, Avortée, 2022.

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