L'impensé de l'IVG. Neuvième récit : Daphné


Au moment d’écrire cette nouvelle, histoire, il me faut d’abord choisir un prénom fleuri et en baptiser mon interlocutrice. Des affinités s’imposent parfois, physiques, sonores. Celle qui s’affiche dans l’embrasure de ma porte et de ma mémoire, jeans, pull vert, cheveux longs attachés s’appellera Daphné. Je n’y vois, pour l’instant, aucun lien avec son inspiratrice mythologique. Juste une parenté de couleurs, vert, vert-de-gris, discrètes. Daphné, la silhouette sportive, a gardé des airs d’ado, accentués par une voix claire et haute. « J’ai quarante-sept ans », me dit-elle, et elle sourit quand je lui dis, sincère, qu’elle ne les paraît pas. « J’ai quatre enfants entre dix-sept et vingt-deux ». « Je suis venue sans rien, juste avec mes clés et mon portefeuille », rit-elle au moment de signer notre petit contrat de confiance. Et avec son histoire, ai-je envie d’ajouter. Une histoire qu’elle n’a jamais racontée à personne, en tout cas jamais de a à z, dans une narration complète et construite – « Voilà, c’était l’occasion. Quand j’ai vu votre annonce sur Facebook, je n’ai pas hésité. » « Ca s’est passé, c’est tout, dit-elle. Mais c’est quand même là. » Elle avait trente-sept ans. Déjà mère de quatre enfants, désirés et tôt voulus, elle est alors divorcée, et dans une liaison assez longue d’un homme dont elle tombe enceinte de façon inattendue… sous stérilet. Cette relation, elle la qualifie de « toxique » : pas facile à vivre, passionnelle, avec des hauts et des bas…


La plupart de ses souvenirs sont incroyablement précis – contrairement à certaines femmes dont la mémoire a préféré « flouter » l’événement. Pas Daphné. Tel jour, à telle heure, dans tel endroit, elle remarque qu’elle est anormalement essoufflée. Ses règles ont du retard, elle suspecte une grossesse. Elle entre dans une pharmacie, achète un test qui confirme son intuition. Son gynécologue la reçoit en urgence, confirme la grossesse et lui dit : « Ne t’inquiète pas. Dans la vie, parfois il faut faire des choix. Tu feras le choix qu’il faut. » Je ne voulais surtout pas qu’il intervienne Le WE, seule chez elle, elle cogite beaucoup, comme elle dit. Le soir, elle envoie un sms à un collègue très proche. Elle ne dit pas qu’elle est enceinte, elle écrit : « Il m’arrive une tuile ». Il comprend le demi-mot. Bien qu’il était parti en WE avec sa femme et ses enfants, il l’appelle en pleine nuit : « Tu veux que je vienne ? » Elle refuse. Tout de suite, elle envoie un mail de rupture à son amant. « J’ai su que je n’allais pas garder cet enfant. Ca ne marcherait pas. Je n’étais pas du tout dans de bonnes conditions pour l’accueillir. » Sans culpabilité, ni à ce moment-là ni plus tard, précise-t-elle, bien qu’issue d’une famille catholique, elle avait toujours pensé qu’avorter n’était pas une bonne chose. Elle allait devoir faire un choix et ne voulait surtout pas qu’il y soit mêlé. D’autant qu’il voulait un enfant à tout prix, lui. Elle le met sur la touche, ce sont ses mots. Elle veut traverser cette histoire-là seule. S’ensuit le parcours habituel : rendez-vous, planning, première consultation médicale, entretien avec une infirmière, délai, prise du médicament abortif, attente, expulsion. Lors de la première échographie, la médecin évite de montrer l’image à Daphné (peut-être pour la protéger ?) ce qui la perturbe un peu. Daphné n’est pas seule : son collègue l’accompagne. « Il est hyper croyant et pourtant il a été d’un soutien indéfectible. » Quelques jours plus tôt, il était entré dans son bureau et lui avait dit : « Bon. C’est comme devoir aller chez le dentiste. Un mauvais moment à passer. » Et il avait ajouté : « La médecine doit réparer ce que la médecine n’a pas fait », à savoir la protéger d’une grossesse non désirée. Appelons-le Gabriel, puisque que Daphné lui-même en parle comme son ange gardien. Un autre souvenir remonte à la surface : la même fille qu’elle croise à chaque étape de son parcours, dans la salle d’attente, compagne tacite dont elle imagine qu’elle traverse la même chose qu’elle. Et soudain, encore un autre, dont elle s’excuse par avance de la « crudité » : « Le médicament tardait à agir. Rien ne venait. J’ai demandé si je pouvais rentrer chez moi. La médecin m’a dit que c’était sans risque. Mais si ça m’arrive en rue ? Bah, vous l’aurez dans le fond de votre culotte. Ça m’a choquée. Je mets ça sur le compte de la fatigue d’une journée de travail, ou sur la banalisation des choses, mais ça m’a choquée. Pour moi ce n’était pas anodin. »


C’est Gabriel qui va chercher les enfants à l’école et les ramène chez Daphné quand, revenue à la maison, elle expulse enfin l’embryon – « au moment où j’étais le moins autonome, précise Daphné. Sans Gabriel, sans son soutien incommensurable, je n’en serais pas là où je suis aujourd’hui ». Il y a deux ans, Daphné s’est mariée – pas avec l’amant toxique ! Gabriel était son témoin, et elle lui a rendu hommage, évoquant cet événement en termes voilés. Quelques années plus tôt, chef patro, il avait aidé de la même façon une très jeune fille venue se confier à lui. « Je n’imagine pas ce que doivent traverser les femmes qui ne peuvent se confier à personne. Gabriel , c’est quelqu’un en qui on peut déposer sa confiance et savoir qu’elle est en sécurité. »

Une expérience radicalement impartageable

Quasiment personne n’est au courant. Ce ne sont pas des choses dont Daphné a envie de parler. Sauf à son futur mari. Lors d’un premier voyage en amoureux, ils passent une soirée à s’échanger des confidences sur leur vie d’avant. Il évoque son amitié avec Gabriel et manifeste son incompréhension devant leur proximité. « Je lui ai tout raconté. Le récit de cet événement, finalement, non seulement ça a changé sa perception de Gabriel, mais je pense que ça a fondé notre histoire. » Ils n’en ont jamais reparlé, même pas au moment de prendre rendez-vous avec moi ; elle est juste heureuse qu’il partage ce secret. « Ca fait partie de mon histoire. » Ce secret, son secret, est-il dicté par une réticence intime, une culpabilité ? Ou bien un réponse à la pression sociale, encore souvent si vitaliste ? La fécondité des femmes ressemble parfois à l’ultime bastion de notre intimité sur lequel tout un chacun croit toujours avoir un droit de regard. La réponse ne nous est pas connue, ni à Daphné ni à moi. C’est même la raison pour laquelle je me suis lancée dans cette moisson de témoignages : comprendre. Nous explorons les pistes de réponse. Daphné l’aborde par son expérience singulière. « Est-ce bien, est-ce mal , d’avoir avorté ? Je n’ai pas d’avis sur le sujet, et peut-être que ça m’arrange, de ne pas en avoir. Par contre, je n’ai pas eu envie de me confronter à l’avis des autres, compatissant ou jugeant. C’est ma limite. Est-ce que d’avoir avorté fait de moi une moins bonne personne ? C’est mon histoire, ce n’est celle de personne d’autre. Tout s’est bien passé, mais ça ne regardait que moi. Même pas le père, vis-à-vis duquel mon égoïsme était une question de survie.» Mais ma curiosité est plus sociologique. L’IVG est l’objet de discours politiques, ô combien, mais l’avortement reste une zone sans mots. Contrairement aux règles, aux fausses couches, ou au post partum, dont on commence à parler, il n’existe pas de phénoménologie de l’avortement. Daphné compare alors la dépossession de l’accouchement - dès que l’enfant paraît, les médecins, les infirmières, puis le père, les grands-parents, la famille se l’approprient – ce n’est pas pour rien que l’on parle de « mise au monde » - avec le processus de l’avortement, où rien n’est donné au monde. Quelque chose reste radicalement , terriblement impartageable. « On reste soi avec soi-même. » Ni nostalgie ni regret pour Daphné, qui souligne encore la chance d’avoir eu Gabriel à ses côtés . Et probablement un certain outillage culturel qui lui a permis de traverser les choses. Même si « je n’aurais pas envie de repasser par-là, quand même ». Mais alors, en cas de grossesse accidentelle, on le garde ? La question ne se pose pas. « C’est juste un événement qu’on n’a pas envie de revivre, détaille Daphné. Quand on accouche, ce n’est pas un événement particulièrement agréable, et bien qu’on le sache, on recommence. On oublie le mauvais, on garde le bon. » Cette compensation n’existe pas avec l’IVG, sinon le sentiment d’être libérée. « Oui, si je ne l’avais pas fait, ma vie aurait été terriblement compliquée. Un enfant nous aurait liés, son père et moi, et je sais que j’aurais été très malheureuse. Jamais je n’aurais pu envisager de refaire ma vie comme je l’ai fait.» « En fait, conclut Daphné, j’ai conscience du privilège d’avoir eu le choix. Quand une grossesse s’annonce, il n’y a pas de non-choix possible. Si j’étais enceinte accidentellement aujourd’hui, j’aurais aussi le privilège du choix. »


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