L'impensé de l'IVG - huitième récit : Rose


Rose est une fille de la ville qui a fait souche au fin fond d’une province éloignée. Le jour où je m’y rends, c’est l’été, un été mûr qui ignore encore qu’il va vers sa fin. Tout est vert, les bois où je m’arrête quelques minutes pour entendre couler un ruisseau, les prés, les haies ; la route monte et descend, et quand elle est barrée par de très calmes travaux, elle me propose tours et détours par des villages aux rues uniques garnies de part et d’autres de maisons basses. Le magasin de Rose a trouvé refuge dans l’une d’elle ; on y devine encore les traces de mangeoires d’étable entre les frais rayonnages. Rose a cinquante-cinq ans et porte beau le chignon lâche, le rire haut, les rondeurs de la vie. Covid oblige, nous nous installons de part et d’autre d’une grande table avec l’enregistreur au milieu ; les portes restent ouvertes et laissent de temps en temps entrer le bruit d’un gros tracteur.

Rose a avorté peu avant ses quatorze ans. C’est elle qui utilise d’emblée le mot « avorter » ; moi, j’avance toujours avec prudence, je dis « avoir recours à l’IVG ». Je dis « l’intervention », ou « l’embryon », en espérant que ces mots seront les plus neutres, les moins choquants possibles. Rose formule les choses sans ambages et sans dramatisation ; peut-être parce qu’elle les a déjà beaucoup pensées, et dites. Elle dira aussi : « Juridiquement, c’était un viol ». Rose, à treize ans et quelques, est grande comme une adulte, elle a des seins, elle est réglée. Elle attire le regard des garçons plus âgés. Elle traverse une adolescence bouillonnante, avec, dit-elle, « des fugues, des cris et de la fureur ». Mue par un grand désir d’autonomie, elle commence à faire de petits boulots. Elle anime une garderie d’enfants dans le cadre d’un colloque politique ; dans ce contexte, elle croise un garçon de presque vingt ans – son premier copain. « On s’est embrassés, puis on s’est revus. Je l’ai laissé entrer dans ma chambre. Il y a eu de la pression de sa part, même si on est loin du cliché du couteau sur la gorge dans une ruelle obscure. » Le jeune homme insiste : « Allez, encore un peu, encore un centimètre… Si tu m’aimes, fais-le pour moi » Elle, c’est son premier, elle pense qu’elle doit accepter. Elle est mal à l’aise, mais elle le laisse faire. Puis très vite après, elle le quitte, sans savoir qu’elle est enceinte. Ses règles ne reviennent pas. À qui en parler ? Pas à ses parents, surtout. Sa vie, elle veut la mener toute seule, et elle ne tient pas à leur avouer ce qui arrive. Eux sont accaparés par le tout proche départ du père en mission à l’étranger et l’organisation de la vie d’une famille nombreuse en son absence. Ses copines de treize ans ne seront d’aucun secours. Une jeune fille qui prend le bus avec elle lui conseille de prendre des bains de siège très chauds puis très froids. Ça ne marche pas. Rose va voir un médecin que ses parents ne connaissent pas. Il confirme la grossesse, et à peine a-t-elle quitté son cabinet qu’il appelle sa mère. Plus de quarante ans plus tard, Rose en parle encore comme d’une trahison… C’est une famille d’origine catholique. Les parents ne pratiquent plus depuis leur mariage. Mais même s’ils sont de gauche, progressistes, et carrément militants, l’avortement, ils n’y avaient jamais pensé. Ça leur tombe littéralement dessus. « Pourtant, maman m’a tout de suite dit qu’ils feraient ce que je voulais, que je décide de le garder ou pas. Deux jours plus tard, mon père est parti en mission, comme il le faisait plusieurs fois par an. C’est lui qui gagnait l’argent de la famille, ma mère élevait quatre enfants, ce voyage était prévu depuis des mois, c’était toute une organisation sur place, on ne pouvait pas l’annuler. Dans un premier temps, je me suis dit « bon débarras » : dans un sens, étant donné la tension qu’il y avait entre nous, ce départ, ce n’était pas une mauvaise chose. Plus tard, en relisant les événements, je me suis sentie abandonnée. » J’aurai voulu qu’il ne soit rien arrivé « Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu honte. Plutôt celui d’être terriblement emmerdée par cette histoire. J’aurais préféré que ce médecin n’appelle pas ma mère. D’un autre côté, il fallait bien agir, et à treize ans, je n’aurais pas su à qui m’adresser. J’aurais juste voulu qu’il ne soit rien arrivé ou qu’il ne se passe rien… mais s’il ne se passait rien, quelque chose allait se passer ! » Son immense chance – ce sont ses mots – c’est que sa mère l’envoie chez D., une pédopsychiatre de ses amis. Pour discuter, pour voir ce qu’il y a lieu de faire, et ce que Rose désire. Rose se souvient de longues conversations avec D., seule avec elle, dans le non-jugement. « J’ai eu la chance d’être accompagnée par quelqu’un de bienveillant et de professionnel. C’est avec elle que la décision se prend. Ok, dit ma mère, qui n’était pas « pour » l’avortement mais pour sa dépénalisation. D. a pris tout le processus en charge, y compris la recherche d’un hôpital et d’un médecin. J’ai avorté à Érasme ; officiellement, c’était un curetage. » De l’intervention, il lui reste des bribes de souvenirs peu agréables. « Je me vois me débattre, probablement au moment où l’on m’a mis une perfusion. On m’a rasé le pubis. Je n’avais rien anticipé, je n’étais jamais allée à l’hôpital, tout m’effrayait. Mais j’avoue que mes souvenirs sont confus. Hier, au téléphone avec ma mère, on ne savait même plus si c’était à Saint-Luc ou à Érasme… et je n’ai aucun souvenir de l’après, du réveil, du retour à la maison, de ma convalescence. »


Ce n’est que des années après que sa mère lui dit que le fœtus était mort. C’était donc bien un curetage, techniquement, et pas un avortement, précise Rose. Mais on ne le lui avait pas dit. Quand elle revient à la maison, on ne dit rien non plus aux petits frères, qui ne l’ont appris que des années plus tard.


Un colibri bleu


« Pendant des années, chez les gynécologues, ce sera G1PO, Grossesse 1 – Parturiente 0. Je me souviens de ce truc-là. C’était comme un matricule, un code qui me suivait. » Arrivée à l’âge adulte, Rose entame des voyages en elle, comme elle le dit joliment. « J’ai commencé par des psychothérapies, une ou deux séances de psychanalyse, puis des thérapies de moins en moins classiques. » Ces expériences ne sont pas focalisées sur l’avortement, mais cet événement fait partie de son histoire. Un jour, elle se retrouve auprès d’une sorte de chamane qui propose des séances de guérison par la voix, le chant, la vibration. « J’étais en séance chez elle, couchée sur le dos, les jambes écartées. Elle chantait autour de moi et je me suis sentie immergée dans un bain de vibrations. Et soudain, elle se met face à mon sexe et lance un son, un cri, un chant… d’abord très fort, puis de plus en plus doux, féminin, précis. Et à ce moment-là, je vois un papillon, ou un colibri, bleu, qui sort de mon ventre, qui tourne autour de moi puis s’envole. Le sens que j’ai donné à cela, c’était qu’il s’agissait de l’âme de ce bébé, restée coincée dans mon ventre, qui était enfin délivrée. On y croit ou pas, peu importe : pour moi, ce fut une sorte de libération. Il ne s’agissait pas d’une souffrance explicite, ni d’un poids… mais en juin, de temps en temps, je me disais qu’il aurait tel âge. J’y pensais. Ca fait quelques années que je n’y pense plus. » Cette évocation de ce qu’aurait été sa vie aux dates anniversaires, Rose le voyait-elle comme une exploration du possible ? Plutôt comme une façon d’entériner son choix, année après année. « Je me disais, allez, tu aurais un enfant de dix ans, un fils de vingt ans… incroyable ! Qu’est-ce qu’aurait été ma vie ? Ce n’aurait pas été possible, je ne pouvais pas l’imaginer. »


Elle n’en a jamais fait mystère


Très vite Rose en a parlé autour d’elle. Pas spontanément, bien sûr : il faut que le sujet vienne sur la table. Parfois au sens propre quand étudiante, lors d’un « pour ou contre l’avortement » dont rien que l’évocation la hérisse encore, elle se retrouve, avec son contradicteur, debout sur les bancs et au bord du match de catch. Mais il y a aussi toutes ces confidences recueillies, car c’est l’une des caractéristiques de Rose que de les susciter : « Dès qu’une femme évoque le sujet, je dis tout de suite : moi aussi. J’en ai rencontré pas mal. Et ça ne date pas de #metoo, c’est pas récent. J’en parle aussi quand j’entends des propos culpabilisants, histoire de personnifier les choses. Vous savez, ça m’est arrivé ! Et si je sens poindre le moindre jugement moral, j’abats mes cartes : j’avais treize ans et c’était un viol. Ca leur ferme le clapet. Parce qu’après un viol à treize ans, ça on peut, mais pas à trente-cinq ans quand tu ne veux plus d’enfants ! »


Sa fille l’a su très tôt ; les hommes de sa vie aussi. En famille, avec ses frères, il y a une pudeur, ils étaient petits, et à l’adolescence, chacun a suivi sa voie. Hier au téléphone, sa mère s’étonne : « Ah, tu y penses encore ? » Forcément, répond Rose, c’est un événement de sa vie. Mais avec sa mère, elle n’a pas spécialement envie d’en reparler. « Je suis pour la dépénalisation totale de l’avortement, tient-elle à me dire en guise de conclusion, mais je plaide pour la mise en place d’un cadre le plus accompagnant possible. Non, on n’avorte pas comme ça, pif-paf-pouf ! L’allongement du délai ne ferait que postposer les choses, au détriment de l’écoute, des lieux de réflexion, de la qualité des soins et de la prise en charge. Il faut travailler à un vrai maillage de l’information sur la santé et la vie sexuelle. Et puis avec les années je suis peut-être devenue plus sensible à la vie qui bat. Sans accompagnement, la femme risque d’être rattrapée par quelque chose. Six mois, un an, dix ans plus tard. Mais le souci, pour cette question des délais, ce n’est pas que les très jeunes femmes soient dans le déni de leur corps et dans celui d’une grossesse, c’est qu’on ne parle pas assez du corps des femmes – de la puberté, de la fertilité, de la ménopause. Ca, c’est un vrai problème. » ***


Le jeune homme n’en a jamais rien su. Rose se voit lui dire au revoir sur un quai de gare. Elle a fini par oublier son nom. Longtemps, elle a gardé une petite montre que la mère du garçon lui avait offerte, en lui disant que c’était de l’or. Il y a quelques années, elle l’a fait expertiser : c’était du toc. Elle s’en est débarrassée : chaque fois qu’elle rangeait ses affaires, et qu’elle tombait sur cette montre, les souvenirs revenaient. Pas douloureux, dit-elle, mais inutile.

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