L'impensé de l'IVG - Douzième récit : Jasmine



Son nom m’a été donné par une élue de sa commune qui milite pour l’extension du délai légal. Avec son accord bien entendu. Il nous faut du temps pour accorder nos violons – un mail se perd dans les spams, je n’insiste jamais, et puis elle travaille, nous passons du mail à whatsapp, nous nous rappellerons, nous nous rappelons, elle préfère parce qu’elle préfère l’oral et bien sûr je la rappelle malgré ma timidité au téléphone, elle me dit : « Je mets une condition : on se tutoie ».


J’ai soudain les larmes aux yeux de cette proximité. Je sens que ce n’est pas facile. Il faut ensuite trouver un jour, un jour où elle ne travaille pas, et une ville, une ville où elle ne risque pas d’être reconnue, parce qu’elle a une famille, des collègues. Je choisis une ville, une gare, un café, je m’y installe et je l’attends. Je regrette déjà mon choix, dans le brouhaha des serveuses, le cliquetis des couverts, la rumeur des tables voisines. Par sms, je suis son trajet, de peur qu’elle ne se perde. Elle arrive, je n’en reviens pas, on dirait une ado. Elle a cinquante ans, tout juste, un sweat à capuche, des baskets. « C’est chaud hein les sandwiches de la trois ! Oui, Madame, dites-moi ? » Quatre mois plus tard, je me promène dans la campagne derrière chez moi avec Jasmine dans les écouteurs, comme je le fais pour chaque entretien. Une mise en jambes à travers champs, une intimité de la voix, des intonations, de l’émotion, avec de jeter le moindre mot sur le papier. La voix de Jasmine est toute douce, et je dois tendre l’oreille pour saisir le filet de chaque phrase entre les mots lancés par les employées du snack. Il faut aussi installer la confidence, et d’abord parler, un peu, d’autre chose, de son prénom, de son trajet jusqu’ici, et puis de l’enregistrement, de l’entretien et ses modalités – avant d’entrer dans le vif du sujet. Impossible de se souvenir exactement de l’âge exact de la première IVG. « Vingt-quatre ans ? Je prenais la pilule. Ai-je été malade ? Est-ce qu’elle n’a pas fait effet ? Je ne m’en souviens pas. Je suis allée chercher de l’aide auprès d’un planning… » Jasmine s’arrête. S’excuse. « J’ai du mal à m’en souvenir. J’ai occulté ». D’abord, il y a un passage par la case gynéco. « Je ne tenais pas à voir l’échographie. Mais cette femme devait être anti IVG parce que pendant l’écho, elle me dit : Ah c’est dommage ! Parce qu’il est bien formé ! » Mais Jasmine avait pris sa décision. Elle fréquente à l’époque un homme gentil, qui la console d’une relation douloureuse. Il aurait été d’accord de garder l’enfant, mais là n’est pas le problème : il est hors de question pour Jasmine – en tout cas pour sa famille - d’envisager une grossesse hors mariage, ou de se marier avec un non musulman.


C’est seule qu’elle va affronter cette IVG. Le planning veut l’envoyer en Hollande – finalement elle se rend à Namur, en train. « C’était atroce. J’étais seule. Aucun accompagnement psychologique. Ce n’était pas dans un planning, mais dans un cabinet privé. On m’a injecté un produit. On a aspiré. On m’a prévenue que j’aurais des douleurs, des contractions, la nausée. Je suis rentrée seule en train. Voilà. » Nous revenons sur les circonstances de ce choix, que Jasmine va illustrer par une histoire familiale. « Une de mes tantes avait été violée par son beau-père. On a caché sa grossesse, et quand l’enfant est né, on l’a fait passer pour le fils de sa grand-mère, qui était encore jeune. Ce garçon tout le monde pense que c’est mon oncle, mais c’est mon cousin. Ma mère le sait, mais elle ne sait pas que je sais. » Elle s’interrompt, puis reprend : « J’aurais bien aimé en parler à ma mère, et j’aurais bien aimé garder cet enfant… si je n’étais pas issue de cette famille-là, je l’aurais gardé. Si j’avais été issue d’une famille européenne, je n’aurais pas eu autant… (ses mots restent en suspens). J’ai eu trois enfants, mais dans mon cœur, j’en ai eu cinq. » J’ai des frissons. Jasmine se met à pleurer en silence.


À ré-écouter cet instant, et ce silence au milieu des sifflements de machines à café, je pense à la difficulté de dire ces choses. Il n’y a nulle part où exprimer cette ambivalence. Le discours politique est tellement clivant, que tout regret risque d’être récupéré au profit de la réaction. Où dire le deuil ? Je pense à Angélique, je pense à Iris, à leurs enfants pas nés, bercés dans leur secret, enkystés dans leurs mémoires. Une demi-vie plus tard, le secret de Jasmine ne peut toujours pas se dire : « Ils seraient choqués, dit-elle. Ils seraient dégoûtés de ma personne. » Elle se dit encore chanceuse par rapport à la situation au Maroc, où l’on retrouve des bébés dans les décharges. « Même mes enfants ne savent rien. Un jour peut-être, je le dirai à ma fille. »

Si ça lui arrivait, dit Jasmine, sa fille pourrait compter sur elle. D’abord elle dit qu’elle chercherait à éviter à sa fille la douleur d’une IVG, et surtout la solitude du choix. En lui proposant une aide affective, financière, voire un abandon à l’adoption. « Quand on voit ces émissions où des parents cherchent à retrouver leurs enfants, on se dit que c’est excusable, d’abandonner son enfant parce qu’on n’a pas les moyens de l’élever, parce qu’on veut lui donner une chance… » Plus loin dans l’entretien, elle reviendra sur ses propos, expliquant qu’elle voudrait surtout, si cela arrivait à sa fille, l’accompagner, être à ses côtés, sans l’influencer, quel que soit son choix. Le soutien de sa famille, c’est ce qui a fait défaut à Jasmine, à chaque étape de sa vie sexuelle, que ce soit dans l’information autour des règles, et plus tard, à propos de la contraception. « Je n’ai jamais vu mes parents aller se coucher ensemble. Ma mère dormait en haut, mon père en bas. On ne parlait pas de ces choses-là. » Et si sa fille se retrouve enceinte sans l’avoir voulu, Jasmine sera là. « « Elle ne sera pas toute seule. Elle aura une confidente. Parce qu’aller toute seule (sous-entendu, faire une IVG), psychologiquement, c’est comme aller à la guillotine. ». Les circonstances de la deuxième IVG sont encore plus floues que celles de la première. « C’est sans doute un nouvel accident de pilule. Parfois, avec mes horaires de travail, je l’oubliais, alors j’en prenais deux le lendemain matin, en me disant que ça irait. Pourtant, avec la famille que j’ai, je n’avais pas le droit à l’erreur. » Jasmine se dit qu’elle devrait faire des fouilles dans ses dossiers, mais en même temps, qu’elle appréhende d’affronter ces souvenirs. « Pourtant, dit-elle courageusement, si ça peut en aider d’autres, je le ferai. » Il n’a a que son amie qui soit au courant. Son amie, sa confidente, celle qui milite pour l’extension du délai légal, celle qui ne la trahira jamais, celle qui nous a mises en contact. On envisage que Jasmine aille se faire avorter en Espagne, ou en Hollande. Elle devra prendre le car avec d’autres femmes. « Vous ne serez pas seule, lui avait-on dit .» Finalement, ça se fera en Belgique, à la limite des délais.


Nous évoquons ces risques de la contraception, jamais fiable à 100%, ni la pilule, ni le stérilet, ni la stérilisation masculine… paradoxe : Jasmine m’explique qu’une fois mariée, un premier enfant se fait attendre pendant de longs mois. « Je voyais mes règles arriver avec tristesse. Être enceinte sous pilule sans le vouloir et quelques années plus tard, vouloir de toutes ses forces un enfant sans y parvenir : je pensais que c’était une punition divine ! Et puis je suis tombée enceinte. J’ai pris trente kilos : j’avais tellement peur de le perdre que je mangeais pour deux ! » Deux ans après, un autre enfant naît, et quelques mois plus tard, c’est un troisième qui s’annonce, alors que Jasmine se croit encore protégée par l’allaitement.


Dans un autre monde, moins jugeant, plus tolérant, je demande à Jasmine si elle aurait mieux vécu les choses, ne fut-ce qu’en parlant ? « Il faut en parler. Ce que moi j’ai vécu, ce n’est pas exceptionnel, ni ici, ni au Maghreb. Il faut bousculer les choses. Pourquoi est-ce la femme qui doit tout supporter, et en plus la honte ? » Son propos s’élargit à tous les interdits familiaux et culturels, de l’homosexualité au choix d’un non-musulman comme époux. Autant de risques d’être rejeté.e. « Avec le recul, avec l’expérience, je sais que je n’aurais jamais pu le faire accepter – pourtant, il faut faire savoir ces choses, et il faut lever ces tabous pour qu’au moins, les filles et les garçons aient accès à une meilleure information sur la contraception. Quand je pense que dans ma famille, les seuls films que nous étions autorisés à voir, c’était les Louis de Funès, parce qu’il n’y avait pas de bisous ! » Jasmine veut que les choses bougent ; c’est pour cela qu’elle tient à témoigner. « Je milite pour une IVG accompagnée psychologiquement, et sans jugement. Même mûrement réfléchi, c’est un choix difficile, qui laisse des traces. Avec un autre bagage scolaire, affectif, avec un meilleur accompagnement, les choses auraient été différentes pour moi. » Différentes ? Sans doute pas dans le choix qu’elle a posé, précise-t-elle, mais sûrement dans ses conséquences psychologiques. Je mesure encore le courage qu’il a fallu à Jasmine pour raviver ces choses douloureuses et venir me les confier. Comme Garance, comme Angélique, Lilas ou Iris, comme Marguerite, comme Violette, Flora, Daphné et Rose, comme Anémone, comme Capucine. Si ce fut tout simple et évident pour certaines, aux autres il a fallu beaucoup de courage pour me confier leur histoire. Si les unes assument en toute transparence – mais non sans émotion - le choix qu’elles ont dû faire un jour, pour d’autres il reste des deuils à faire – par la parole ou dans le secret de leur mémoire. Mais toutes sont formelles : ce fut leur choix et ce choix, il est hors de question d’en déposséder les femmes.

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