L'impensé de l'iVG - Deuxième récit : Marguerite



Tout ne serait-il qu’une question de récit ? Une amie très chère, médecin généraliste – médecin de famille, ai-je envie d’écrire, tant ce terme rendrait justice à sa générosité maternelle – me demande sur quoi je travaille pour l’instant. Nous avions eu, il y a quelques années, une conversation bouleversante sur sa première euthanasie, qu’elle m’avait racontée pas à pas, dans sa complexité juridique et technique, mais surtout dans la richesse de l’interaction émotionnelle qu’elle avait nouée avec son patient. Je lui parle de mon enquête. Je la sens réservée. Elle me dit alors que dans sa patientèle de maison médicale, elle se souvient de deux cas. D’abord une toute jeune femme enceinte à quatorze ans. Après réflexion avec ses parents et ceux de son ami, elle décide de mener sa grossesse à terme. Ce sont les deux couples de grands-parents qui élèvent le bébé. Je ne sais comment la jeune femme poursuit son adolescence ; mon amie me dit juste qu’à la vingtaine, elle épouse celui qui est resté son petit ami et qu’ils ont un autre enfant. Puis, elle me parle d’une autre jeune femme - qu’elle dit moins bien connaître – qui décide elle de recourir à l’IVG. Et qui, selon mon amie (mais elle la connaît moins bien), en est restée fort triste. Longtemps. Toute sa vie. C’est un récit. Ce n’est pas faux, mais la juxtaposition de ces deux cas singuliers (dont le second peu documenté) sert probablement une morale. Que mon amie n’ose pas faire valoir autrement que par la narration. C’est son droit. Chacune ici raconte une « fiction », une réalité construite à partir d’un point de vue, nourrie par des biais, légitimant a posteriori un choix. Vous aurez remarqué que de ces deux jeunes femmes, je n’ai pas dit que la première avait décidé de garder l’enfant, de la deuxième qu’elle avait préféré le faire passer. Les mots nous trahissent si vite, que dans mes entretiens, je fais très attention à ceux que j’utilise : avoir recours à l’IVG, et jamais avorter. J’évite tant que faire se peut les mots fœtus, embryon et surtout le mot enfant ; je laisse mes confidentes déployer un champ sémantique qui va de truc ou problème à petite âme : il leur appartient. Les biais trament notre discours. Inconscients pour la plupart, ils sont difficilement neutralisables – sauf à fournir un effort de déconstruction a posteriori. Dans mon dispositif, le moindre n’est pas celui de l’auto-confirmation, induite par le désir de témoigner et en deçà, par le recours lui-même à l’IVG. Un ami me disait que le soir-même où sa copine s’était fait avorter, ils couraient les boites de nuit. Preuve selon lui de l’absence totale de trauma, de regret, d’état d’âme post IVG. Peut-être peut-on juste y lire un sacré soulagement, ou la joie de célébrer une forme de libération, voire l’ouverture des possibles menacés par la perspective d’une naissance imprévue et non désirée. Et pourquoi pas.


D’emblée, Marguerite m’a semblé se positionner loin de toute ambivalence. « J’avais quarante-deux ans, m’écrit-elle, et je suis tombée enceinte sur stérilet ». C’est une femme d’aujourd’hui soixante-quatre ans, extravertie et rieuse, qui s’installe à mon petit bureau de la Maison des Auteurs. L’histoire est courte, elle tient dans les quelques mots du mail. « Ce n’était vraiment pas voulu. Et à quarante-deux ans, c’était risqué. » Marguerite avait déjà une petite fille de deux ans, désirée à un point tel qu’elle avait eu recours, plusieurs années auparavant, à l’insémination artificielle – sans succès. Quand elle rencontre son compagnon, c’est le miracle : « Je me suis fait inséminer pendant trois mois où on te met ce qu’il faut où il faut quand il faut et là, je rencontre un type qui baisse à peine son pantalon que je suis enceinte ! » Deux ans plus tard, une nouvelle grossesse s’annonce malgré la contraception. « Mon compagnon n’était pas très présent, il ne s’occupait pas de grand-chose, et moi je travaillais plein temps avec déjà un bébé. » L’exemple d’amis qui ont un enfant handicapé la dissuade et son gynécologue la soutient dans son choix. Il pratique des IVG sous anesthésie générale. Son compagnon l’accompagne pour une intervention ambulatoire ; sa mère vient la chercher et reste auprès d’elle les heures qui suivent. Tout se passe bien. « Voilà une histoire hyper claire, dis-je ! Oui, répond Marguerite. J’en ai parlé à ma fille avant de venir. On en avait parlé il y a longtemps. Elle m’avait dit alors qu’elle aurait aimé avoir un petit frère ou une petite sœur… entretemps, son père a eu d’autres enfants – outre ceux qui la précèdent et dont il m’avait caché l’existence ! et ils sont très proches. Elle a tout : une maman pour elle toute seule et une joyeuse fratrie inscrite aux mêmes mouvements de jeunesse ou avec laquelle on part en vacances. C’est assez cool ! » Marguerite n’occulte pas le souvenir d‘une tristesse passagère au moment de la décision : « J’aurais bien aimé avoir un autre enfant mais c’était trop risqué, et je ne pouvais assumer cette charge ». N’est-ce pas le propre des choix, que le deuil de l’alternative ? Et le fait d’avoir été bien entourée a été décisif. Sa mère, par exemple, qui lui a confié avoir aussi avorté en son temps, par le Dr Peers lui-même. C’est l’IVG de Marguerite qui a permis à sa mère de lever un non-dit. Pourtant le tabou perdure. Pas pour Marguerite, qui n’a jamais fait mystère de son choix et n’en a jamais ressenti aucun jugement. « Peut-être que je ne laisse pas beaucoup de place à cela, dit-elle en riant. Je ne suis pas fragile, et ma décision c’était celle-là : une évidence intime et sociale. » Est-ce une question de milieu ? Chez Marguerite, on est féministe de grand-mère en petite-fille. Mais si Marguerite en parle librement, elle ne connaît personne dans son cas. Or, en parler pourrait inviter d’autres à en parler aussi. Mais non. Est-ce générationnel ? Est-ce l’expression de cette toujours puissante injonction à la maternité ? Le récit d’un avortement choisi avec lucidité, assumé, et bien mené affectivement, socialement et médicalement n’est sans doute pas encore la norme. C’est même l’exception. D’où l’intérêt de le faire émerger en tant que récit, justement.


Car finalement, quand il n’y a pas d’histoire à raconter, c’est aussi une histoire. Surtout, conclut Marguerite, quand on se rend compte que le droit à l’avortement est réversible, comme elle l’a constaté avec stupeur quand en Espagne, où un projet de loi a vu le jour, annulant une loi de 2010 qui autorisait l’avortement jusqu’à quatorze semaines en cas de fœtus sain, et jusqu’à vingt-deux semaines en cas de malformation. « On ne peut pas revenir en arrière ! » s’exclame Marguerite, qui évoque, « La Servante écarlate », la dystopie de Margaret Atwood. Entretemps, le Texas, l’Alabama et plus près de nous, la Pologne, ont montré que oui, c’est possible. « Je suis politiquement pour la liberté du recours à l’IVG, conclut Marguerite. Mais aucune femme ne passe par là de gaité de cœur. La contraception est faillible et il arrive même que le corps, ou l’inconscient, reprenne ses droits. Même des clips peuvent sauter. Mais ce n’est pas tout à fait à la nature de décider. »

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