L'impensé de l'IVG - Sixième récit : Capucine


Les réponses à mon unique petite annonce me parviennent avec régularité. Je sais, je pressens que la démarche n’est pas simple. Il m’est arrivé de recevoir une proposition sur messenger ; le temps d’y répondre, elle avait disparu. Quand un mail arrive, j’accuse réception, je m’enquiers de la localisation de la personne, je propose des jours, des plages horaires. Je laisse toujours le choix du lieu à mon interlocutrice. Si on ne me rappelle pas, je n’insiste ni ne relance. Capucine me dit d’emblée qu’elle a trente-deux ans, qu’elle a eu recours deux fois à l’IVG et qu’elle est enceinte : le terme est prévu pour le mois suivant.


Elle habite à la campagne, il faut que je trouve une voiture, le rendez-vous est un peu compliqué à prendre, mais elle ne se décourage pas. J’ai l’intuition que cette jeune femme a peut-être très envie que je la voie enceinte, que ça a peut-être du sens qu’elle me raconte son histoire à ce moment précis de sa vie de femme.

C’est un jour de semaine. Je traverse des champs et des vergers, puis une petite ville, puis une ville plus petite encore, et ensuite un village et enfin un hameau. Tout en haut de ce hameau il y a une église, et deux écoles : la nouvelle, d’où parviennent les cris joyeux de la récréation, et l’ancienne, une belle grande maison en briques avec un jardin de devant, entouré d’un muret et un peu sauvage. C’est là. La porte est ouverte, et donne sur une entrée carrelée où j’imagine les porte-manteaux d’autrefois. Dans le fond à gauche, sûrement l’ancien bureau de Madame la Directrice. À droite, une grande cuisine. Partout, des choses : des caisses, des courses en attente d’être rangées, une poussette pour l’enfant qui arrive, deux casiers de bière, un désordre plein de vie. J’appelle : Capucine est là, elle descend l’escalier qui craque, et remonte illico chercher son masque. Elle me semble si menue que je me demande un instant si c’est bien elle, enceinte de huit mois. Elle revient masquée et me propose de nous installer à la longue table de la cuisine, porte et fenêtres ouvertes. Un chat s’installe près de nous.


On fait connaissance. Il faut d’abord que je parle un peu, du dispositif, de mes intentions, du contexte de ma démarche. Sur les enregistrements, je me trouve toujours très bavarde, trop ; sans doute ai-je besoin de ce préambule de paroles pour installer quelque chose. La confiance, l’intimité. La première question devrait ouvrir la parole : quel âge aviez-vous lors de l’IVG ? Vous vous souvenez des circonstances ? Il arrive que la question de l’âge reste sans réponse précise : on a oublié. Capucine, elle, est très claire : elle avait 23 et 26 ans. Avec le même garçon, précise-t-elle. La première fois, il s’agit d’un oubli de pilule, mais comme ses règles sont irrégulières, elle ne s’en rend pas compte tout de suite. « Tant mieux si vous n’avez pas vos règles de temps en temps », lui avait dit une fois sa gynéco. Quand les nausées commencent, elle s’inquiète. « J’avais vingt-trois ans, j’étais aux études, et je n’avais même pas réfléchi à la possibilité d’avoir un enfant. C’était une évidence que je n’en voulais pas, et mon copain non plus. »

On ne fait pas un bébé toute seule

Trois ans plus tard, le contexte est un peu différent. La relation bat de l’aile, Capucine et son ami se séparent. Elle interrompt sa contraception. Quand ils se retrouvent, elle tombe enceinte. « Ça m’a fait mal au cœur. Cet enfant, j’aurais bien voulu le garder. J’avais terminé mes études, on travaillait tous les deux. Mais lui ne voulait pas. Et je n’aurais pas fait un bébé toute seule. » Capucine me raconte l’histoire de sa mère, qui plane sur la sienne : quand elle est tombée enceinte, son compagnon de l’époque - le père biologique de Capucine - l’a abandonnée et n’a pas reconnu l’enfant. « Ça m’a marquée. Ça me semblait évident qu’on ne fait pas un bébé toute seule. Même si j’aurais pu me débrouiller, si l’autre n'en veux pas, on ne le fait pas toute seule. » Elle me cite le cas d’une amie à elle qui a gardé l’enfant malgré l’opposition du père : « Toute sa grossesse, il lui a fait des reproches. Il ne voulait pas de cet enfant. Elle, à trente ans, elle pensait qu’elle n’aurait plus l’occasion d’être enceinte, et elle a gardé l’enfant malgré l’opposition de son compagnon. Et ça ne se passe pas bien. Ils se disputent et l’enfant en pâtit. Elle galère beaucoup. C’est triste » On s’accorde à dire qu’un enfant qui n’est pas désiré par ses deux parents, c’est pas facile pour débuter dans la vie. J’ajoute que ces hommes feraient quand même mieux d’y penser avant, et de veiller à leur propre contraception. « C’est vrai ! », répond Capucine en riant, comme si l’idée ne l’avait pas effleurée.

Heureusement, cette deuxième grossesse a été détectée très tôt, dès l’absence de règles. « Au planning familial, ils ont été très bienveillants. La première fois, j’étais hors délai, mais la gynécologue a bien compris que ça nous tombait dessus, que c’était inenvisageable pour nous de garder l’enfant, et elle a pratiqué une IVG à treize-quatorze semaines. La deuxième fois, j’ai pris des cachets. » Par contre, sa gynécologue était aux abonnés absents. « J’avais laissé un message sur sa messagerie, et elle ne m’a jamais rappelée. J’ai appris par la suite que ce n’est pas le rôle des gynécologues. De la même façon que les plannings ne font pas de suivi de grossesse, pour ne pas confronter les mamans enceintes toutes contentes d’avoir un bébé avec les femmes qui viennent avorter. »

À chaque fois, j’ai eu un accident de voiture quelques temps après l’IVG.

La relation avec son compagnon se délite, pour finir par se rompre quelques mois plus tard. De ces IVG, Capucine ne parle qu’à ses amies. « C’était important. Plus jeune, j’avais un peu de mal à gérer mes émotions et les deux fois, j’ai eu un accident de voiture quelques temps après l’IVG. À mon avis, ce n’était pas par hasard. » Elle se souvient du deuil de la deuxième IVG mais aussi de l’interdiction d’en parler à sa mère lors de la première. « Elle n’aimait pas mon copain, qui pourtant était très gentil. Mais pas assez bien à ses yeux. Elle en aurait rajouté une couche… »

Cette histoire n’est pas un secret pour son nouveau compagnon. « Il est au courant mais on en a pas plus parlé que ça. C’est le passé. » Et puis maintenant, il y a une petite fille en route. Après la deuxième IVG, Capucine se fait poser un implant, et quand elle décide d’y renoncer, elle est traversée par la peur de ne pas tomber enceinte. « J’avais peur que ça ne marche plus. Entretemps, le garçon avec qui je sortais et qui voulait des enfants en théorie - mais qui n’en a pas voulu avec moi alors qu’on aurait pu le garder – en a eu un avec sa nouvelle amie… je crois que j’étais un peu fâchée. Mais est-ce que j’aurais continué avec lui à long terme ? »

« Est-ce que vous y pensez encore ? » - la question est délicate mais la réponse de Capucine fuse : « Non ! Je suis contente d’être avec mon nouveau compagnon. On s’entend bien. Et puis je suis heureuse de faire cette famille avec lui, sans ce passé à gérer. » Quand elle parle de sa nouvelle vie, ses yeux brillent et quand je le lui fais remarquer, elle rit. Elle cumule deux boulots, l’un dans le social, l’autre dans l’enseignement. Après cette petite fille à naître, déjà dotée d’un lumineux prénom, Capucine en souhaite d’autres : parce que son ami fait partie d’une grande fratrie, parce qu’elle-même en a été privée.

Je reviens quelques instants sur le silence qui souvent entoure l’IVG. « A contrario, pourquoi avez-vous souhaité m’en parler ? » Silence. Capucine réfléchit. Elle choisit ses mots avec prudence. « C’est clair que le fait d’être enceinte remue beaucoup de choses. Depuis tout un temps, je sais que je voulais devenir maman. Je n’aurais pas parlé de ces deux IVG si je n’avais pas été enceinte. Si je n’avais pas eu d’enfant, j’aurais gardé cette crainte de dire que j’avais avorté deux fois. Là, c’est comme si j’étais rassurée sur le fait que je pouvais devenir maman. Que j’étais autorisée à en parler. Je n’ai jamais regretté d’avoir avorté, parce que le contexte dans lequel ces enfants seraient nés n’aurait été épanouissant pour personne. Mais là…

- C’est comme si on était de l’autre côté de quelque chose ?

- Oui, c’est ça. »

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