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L'écrivain

Ce n’est qu’au moment des questions-réponses que je me suis rendu compte que nous n’étions que trois ou quatre dans le public. J’en étais gênée pour l’écrivain mais cela ne semblait pas l’affecter. Sans doute était-ce le lot des rencontres littéraires de ce genre, l’été, dans une petite ville de province ou lors d’un festival organisé dans un château. Nous étions dans ce cas de figure, au pied des murailles d’un château, l’écrivain, l’animateur de la rencontre, trois ou quatre spectateurs et moi. Ou l’écrivain et moi, pourrais-je dire, car nous seuls échangions d’abondance ; moi je n’étais pas en veine de questions, lui répondait généreusement, les yeux dans les yeux, sur le ton de la conversation familière. Quelque chose était en train de se passer.

Tout le monde se leva. Les spectateurs se dispersèrent et l’animateur, dont on se serait attendu à ce qu’il chaperonne son invité pour la suite de la soirée, puisqu’il était de notoriété publique que l’écrivain et lui était très proches - j’étais bien placée pour le savoir - l’animateur s’éclipsa, nous laissant debout et seuls. L’écrivain était plus petit que moi, ce qui semblait soudain signer l’impossibilité de toute histoire entre nous. Mais ce sentiment fut très bref. Il me prit le bras et nous nous engageâmes dans un chemin creux aux pavés sillonnés par les traces d’anciennes charrettes. Il avait mon âge et un peu d’embonpoint, ce qui n’était pas pour me déplaire. Ses cheveux étaient foncés. Il avait dû être très beau autrefois, avec un charme ténébreux à la Sami Frey, mais il y avait dans ses traits quelque chose de dur qui pourtant ne m’effrayait pas. Nous marchâmes. Tantôt il me tenait le bras, tantôt l’épaule, et c’était doux. Je continuai à parler de ses livres ; je croyais que c’était ce qu’il fallait faire. Au moment de prononcer son prénom, j’eus une hésitation. Je me penchai vers mon sac où se trouvait son livre dédicacé mais j’avais laissé mes lunettes dans la voiture. Il me semblait bien qu’il avait signé Georges, pourtant. « Pourquoi as-tu lu la dédicace ? » me demanda-t-il, l’ai contrarié. Au moment de signer, il s‘était aperçu qu’il n’avait pas de stylo et je lui avait passé tout ce que j’avais trouvé dans mon sac : un marqueur rouge. Rouge ! C’était ridicule. Mais il s’était mis à me rédiger un texte d’une demi-page. Au moment de reprendre le livre, je l’avais ouvert sur la page dédicacée que j’avais fait semblant de lire attentivement, n’en distinguant que les mots brouillés. Et maintenant, je doutais que ce fût lui. Son prénom semblait être Georges, mais pouvait tout aussi bien être Éric. La seule certitude, c’était que les livres avaient été édités aux éditions de Minuit, reconnaissables à leur couverture blanche et à leur liseré bleu. « Tu es très proche de l’animateur, non ? » lui demandais-je en guise de confirmation. L’animateur, un écrivain que j’avais eu comme professeur, s’était toujours gargarisé de sa proximité avec Georges-Éric. À l’entendre, pas un semestre sans qu’ils ne courent ensemble jurys et festivals, copains comme cochons. « Eh bien, répondit l’écrivain, je ne sais pas si on peut dire ça... je ne l’avais pas revu depuis une bonne cinquantaine d’années ». Cinquante ans ? Mais quel âge avait cet homme aux cheveux noirs et à l’œil brillant, qui semblait mon jumeau ? Encore un mystère.

« J’ai écrit vingt livres », lâchai-je tout à trac. Après tout, il pouvait me prendre pour une simple lectrice. Mais il n’en paru pas surpris. « As-tu des enfants ? » me demanda-t-il en retour. J’avais deux filles et il lui importait curieusement de savoir si j’avais écrit quelque chose après chaque grossesse. « « Une grossesse, un livre ? Le Pataud, la Pataude ? » Se moquait-il de moi ? Je ne comprenais pas où il voulait en venir J’avais mis au monde des enfants et des livres mais le fait est que je n’avais jamais mis mes maternités en récits. Je n’y avais jamais pensé. Pourtant j’étais bien cette écrivaine qui faisait son miel et son vin de sa vie, surtout de sa vie amoureuse.

Nous fîmes demi-tour et par un aléa du sentier, il semblait tout à coup plus grand que moi. Jusque-là il m’avait pris le bras ; il m’enlaça par l’épaule puis par la taille. Je voulais le remercier de partager ce moment d’intimité avec moi. « Je savais que cela arriverait, répondit-il, pas toi ? » Partageait-il ainsi son intimité avec une femme dans chaque festival, une lectrice dans chaque librairie ? « Où vis-tu ? » lui demandais-je. Il hésita un instant. Avait-il peur que je vienne lui rendre visite ? Il me donna un nom de village. Je ris de mon ignorance. Il me dit ensuite le nom de trois ou quatre bourgs des environs. Je n’en connaissais aucun. Je lui demandai le nom du département mais quand il me le dit, je n’étais pas plus avancée. C’était dans le sud-ouest ; ça aurait pu être ici, pas loin de ce château à la campagne. Ou loin, très loin, une maison de pierres avec des livres, un chien, un verger. On approchait du château devant la porte duquel s’allongeait une file incroyable d’invités aux festivités du soir. On se glissa au milieu de la file qui avançait assez vite. On devrait se quitter à la porte, il entrerait dans le château où il retrouverait son ami l’animateur, je retournerais à ma voiture, c’était ainsi. Tout allait désormais très vite. Il disparut dès le seuil franchi et je me réveillai. Je n’ai même pas son adresse mail, songeai-je stupidement sur le chemin du retour. J’aurais dû lui dire que j’étais la lauréate du Prix international Annie Ernaux ! (j’étais pathétique). Il ne me restait plus qu’à retrouver mes lunettes dans la boîte à gants de la voiture et à lire la longue dédicace au marqueur rouge qu’il m’avait laissée sur la première page de son dernier livre. Mais voilà, le livre était resté de l’autre côté de mon rêve.


Et puis qu’importe, songeai-je, encore toute à la chaleur de notre intimité, puisqu’il est mon double et que là-bas, c’est de mon encre rouge qu’il écrit ses livres. (c) 2023

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