L’impensé de l’IVG - Premier récit : Garance



Même si la spectaculaire dépénalisation de l’IVG actuellement en cours en Colombie agite toute l’Amérique latine, elle n’occulte pas les menaces de régression qui pèsent sur des États néo-conservateurs comme la Pologne, la Hongrie, certains États américains, voire l’Italie, où le recours à l’objection de conscience de nombreux médecins freine et paralyse l’accès à l’IVG dans les régions les plus reculées. La France vient de voter l’extension du délai de réflexion à quatorze semaines, et l’assouplissement de ses conditions; nul n’ignore qu’en Belgique l’extension de ce délai fait partie de marchandages politiques qui ont peu à voir avec la santé des femmes. Quant aux valeurs – respect de la vie, etc. – il faut constater qu’elles s’expriment trop souvent hors-sol, c’est-à-dire de façon théorique. Qui sont les femmes qui recourent à l’avortement ? Pour quelles raisons, dans quelles circonstances ? On pourra se pencher sur les rapports remis au Parlement par la Commission nationale d'évaluation de la loi du 3 avril 1990 relative à l'interruption de grossesse, où l’on trouvera de riches statistiques. Mais guère de chair. Il y a quelques temps, lorsque la question agitait la politique belge et servait de monnaie d’échange dans la formation d’un gouvernement, j’ai pris part à un échange sur les réseaux sociaux, échange auquel participait une femme de ma connaissance, universitaire écrivaine, philosophe – je souligne ces « qualités » qui à mes yeux auraient dû signifier la nuance, l’empathie, ou tout au moins la réflexion mesurée. Mais voilà qu’elle s’emporte au sujet de « ces adolescentes qui confondent avortement et contraception. Si on leur facilite l’accès à l’IVG , comment vont-elles comprendre ? » Ce n’est pas la question posée comme telle qui m’a longtemps hantée, bien sûr. C’est la méconnaissance flagrante du sujet, et le tabou qu’il suscite. Qui sont ces femmes qui choisissent d’avoir un jour recours à l’IVG ? Quelles sont leurs raisons ? Une totale méconnaissance que je partageais, je devais bien l'avouer. Il me fallait savoir et comprendre.


J’en ai rencontré douze, et de ces rencontres sont nés, avec leur plein accord, douze récits, que je vous livrerai à raison d’un par semaine. Ces douze femmes ne constituent pas un échantillon représentatif. Elles sont venues à moi, parfois avec une réflexion très aboutie sur leur choix, parfois, au contraire, avec peu de mots, du refoulé, un bricolage mémoriel, un écheveau de sens qu’elles sont venues poser chez moi. Parce que le point commun de quasiment toutes ces histoires, c’est le secret. Aujourd’hui, la parole se libère peu à peu dans de nombreux champs féminins : les règles, le harcèlement, le viol, l’injonction à la jeunesse et à la minceur, le post partum, plus récemment l’endométriose… mais pas l’avortement. De quoi ce silence est-il le signe ? Pour info, le hashtag #OuiJaiAvorté, lancé par Causette en novembre 2021, n’apparait qu’un peu plus de 1300 fois sur Google[1], et… 65 fois sur Instagram – c’est incroyablement peu, et le signe que la parole sur l’IVG a toujours beaucoup de mal à se libérer. Il faut le constater : dire l’avortement reste un tabou, et cet impensé n’autorise que les discours les plus clivants, au détriment de l’expression de la nuance, du vécu, de l’ambivalence. Il se peut même que cet impensé, et la place qu’il concède de facto à l’injonction sociale de la maternité, crée l’ambivalence, je veux dire : la culpabilité. Bref, moins on en parle, moins on ose en parler, et réciproquement.

Que puis-je y faire, moi qui n’ait pour penser l’IVG ni l’expérience intime, ni les outils d’analyse dont disposent la psychologue, l’anthropologue, la sociologue, la philosophe ? J’ai ma plume, et ma pratique d’écrivaine du réel. Avec ces douze récits, avec mes douze confidentes et munie de leur confiance, j’espère entrouvrir la porte à un autre discours sur l’avortement, bienveillant, libérateur.

[1] Au 6 mars 2022.


GARANCE


Cheveux courts, lunettes d’écailles et le sourire affleurant jusqu’aux yeux malgré le masque, Garance ouvre la porte d’entrée et m’invite à la suivre directement à l’étage. Dans le séjour, la télévision est allumée ; pendant qu’elle va me chercher un verre d’eau, j’ai le temps de voir qu’elle regardait une série en m’attendant. Elle m’avait dit par mail que je tombais bien, c’était sa semaine de congé. Tout me semble accueillant, les canapés confortables, les plantes vertes, les livres. Garance elle-même, en débardeur, s’installe les jambes repliées sous elle. L’été lourd entre par la fenêtre ouverte, dans l’embrasure de laquelle elle ira fumer un peu plus tard. Mais d’abord elle veut en savoir un peu plus sur mes motivations, sur mon projet. Je mesure à ce stade la confiance que mes confidentes me font, à l’heure où je ne sais pas encore très bien où je vais. Un article, des récits, un livre ? j’invoque les travaux récents, sur le travail, sur les prénoms ; je convoque Florence Aubenas et les littératures du réel. En fait, je n’en mène pas large. Nous allons essuyer les plâtres ensemble. Une fois ces balises posées, nous entrons dans le vif du sujet. Garance a 45 ans. Ma première question porte sur le contexte de cette IVG. « J’étais ado, commence-t-elle ; je pense que j’avais seize ans. Je n’ai pas de souvenir de la date. J’ai des souvenirs de l’intervention, j’ai des souvenirs de la réaction de ma mère, par flashes, mais la date… j’en ai parlé avec ma psy qui m’a dit : c’est classique ; c’est ainsi qu’on traite un trauma. » Je tente un bref calcul mental pour savoir si l’IVG était déjà dépénalisée en Belgique[1] « Je ne sais pas, répond Garance. Mais comme j’en étais à seize semaines, j’ai dû aller en Hollande. Quand j’ai entendu la nouvelle (de la dépénalisation) à la radio, je me suis dit que j’aurais quand même dû aller en Hollande. Je crois que j’avais seize ans mais je n’en avais peut-être que quatorze. »

Si sa mémoire des dates est floue – ce flou, on le verra, sera partagé par d’autres femmes - celle des circonstances, par contre, est tout à fait intacte. « C’était la première fois que je couchais avec un garçon. Mes parents n’étaient pas très présents : mon père pris par son travail, ma mère très dépressive. Et ils étaient en train de divorcer. Le contexte n’était pas terrible, ni à la maison, ni à l’école. J’étais assez livrée à moi-même. J’avais bien demandé la pilule à ma mère un peu auparavant, mais elle me l’avait refusée, au prétexte que j’étais trop jeune. » Quelques temps après, Garance s’inquiète de la disparition de ses règles. C’est sa meilleure amie qui insiste pour qu’elles aillent ensemble au planning familial. Le test est positif, Garance est enceinte. « Très très vite, je me suis dit que je ne pouvais pas le garder. Parce que j’étais encore à l’école, parce que j’étais trop jeune, parce que je n’étais pas suffisamment mûre… Parce que je ne me voyais tellement pas avec un enfant ! Et puis, j’avais couché avec ce type parce que j’en étais raide dingue, mais pas lui : le truc d’ado assez classique, quoi. Alors qu’est-ce qu’on fait ? » Garance trouve une clinique en Hollande qui pratique des avortements légaux et prend rendez-vous. Mais elle n’a pas l’argent pour acheter le billet de train, en admettant même qu’elle puisse faire l’aller et retour seule dans la journée. « Dans ma tête, c’était techniquement faisable. Et à ce moment-là, l’émotionnel n’intervient absolument pas. J’avais un problème, il fallait mettre en place une solution, c’est tout. » Elle ne veut pas parler à son père, avec qui elle est en guerre, ni à sa mère, qu’elle pense devoir protéger au creux de sa dépression. Elle contacte alors le PMS de l’école, qui ne trouve rien de mieux que… de prévenir sa mère. « Et ce qui est arrivé, c’est que c’est moi qui ai dû la consoler. Mais du coup, le problème du trajet ne se posait plus. »

Un silence de mort « Avec mon père, on n’en a jamais parlé, ni avant, ni pendant ni après. Même des années plus tard. On est partis à trois en Hollande. Il régnait un silence de mort dans la voiture. » Sur place, Garance demande une anesthésie générale. « Je ne voulais pas voir. Au réveil, je me suis souvenue d’un reportage que j’avais vu peu de temps auparavant, où on retrouvait des fœtus dans des containers… quand l’infirmière m’a réveillée, mes premiers mots furent : il ne va pas finir dans un container ? Elle m’a rassurée très gentiment. » Je lui demande si c’était en néerlandais. Elle éclate de rire : « Non, en français ! Ça je m’en souviens, car mon néerlandais était catastrophique ! J’ai été accueillie avec bienveillance et sans jugement, et ça m’a fait du bien. À la maison, il n’y avait que le silence, épais comme un reproche. On n’en parle pas ; ça ne s’est pas passé. »

Et l’amoureux ? C’était un camarade de classe. « On a couché ensemble pendant les guindailles après-examens. Il est parti en vacances ; les gsms n’existaient pas, je lui ai écrit. Un jour, il a appelé à la maison ; ma mère a décroché, elle l’a engueulé et elle a raccroché. Pour moi, il a toujours été en dehors de ça. Je ne lui demandais rien, je l’informais, c’est tout. Dans ma tête, c’était clair : j’avais déconné et j’assumais. Peut-être que maintenant, je ne serais plus aussi catégorique…» Nous nous attardons sur ce parcours en quasi-solitaire, avec le soutien de sa meilleure amie, que la jeune Garance a dû prendre en charge. Elle me rappelle le contexte : un divorce, un père auquel on ne parle plus parce qu’il a fait souffrir la mère, une mère dépressive avec laquelle on entretient une relation fusionnelle et protectrice et à laquelle il est hors de question de faire mal. « Il fallait que je gère. Je me suis dit : par la porte ou par la fenêtre, tu te démerdes ! Toute seule ! » Et les émotions ? Elle n’ont pas eu leur place à l’époque, où Garance fonctionne « en mode warrior ». Ce n’est que quelques années plus tard qu’elles la rattraperont.


Garance part alors à l’étranger avec une association qui travaille avec des personnes handicapées. « C’était magnifique, raconte-t-elle. Je me souviens de m’être trouvée dans un paysage de désert, calme, serein, le moment parfait… et là, ça m’est tombé dessus. Je me suis dit : mais putain, tu as tué un petit bazar… Ok, il n’était pas fini, ok, ce n’était pas le bon moment… jamais je n’ai remis en question ma décision, mais j’en vivais tout à coup le contrecoup émotionnel. C’est comme si jusque-là il n’y avait pas eu la place et là, dans cet endroit magnifique… »


Tu as quand même été maman Au cours de ce voyage, le groupe visite des églises mais Garance s’interdit d’y entrer. Un des animateurs la prend à part et lui propose d’en parler. Et là, se souvient-elle, il a eu une parole qui la marque et lui permet de remonter la pente : « Tu as quand même été maman, m’a-t-il dit. Quelques semaines, quelques mois. Pour le même prix, ça aurait pu me mettre à terre, mais non. » À dater de cette parole, quelque chose s’est débloqué, dit-elle. « Et je me suis dit qu’en tant que mère, j’avais pris la bonne décision. »


Garance n’a jamais eu d’enfant. Elle n’en a pas voulu. Pour elle, une mère se doit de protéger absolument son enfant. Et elle ne s’en sentait pas capable. « Cet enfant que je n’ai pas eu, pense-t-elle, c’est sans doute la meilleure vie que je pouvais lui offrir en tant que mère. » Ce non-désir d’enfant n’est pas une conséquence immédiate de l’IVG, même s’il est ancré dans cette histoire ancienne. Il s’est construit au fil de la vie et des opportunités… de dire non : « Pas maintenant, plus tard ». Jusqu’au moment où ce choix devient radical. « Aujourd’hui, je peux dire qu’avoir un enfant aurait mis à mal la légitimité de mon choix d’avoir avorté. Mais je ne le regrette pas. Je reste fondamentalement convaincue que c’est ce qu’il fallait faire. J’ai pris mes responsabilités et de cela, je suis assez fière. » Mais pour arriver à le dire, ça prend parfois des années.

[1] Elle le sera partiellement dès 1990, avec l’adoption de la loi Lallemand-Michielsen. Celle-ci prévoit que l’IVG peut être pratiquée sous certaines conditions définies par la loi.


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