L'impensé de l'IVG. Cinquième récit : Flora


« C’est très bien, ce que vous faites ». Flora revient de la cuisine avec un thé pour elle et une boisson fraîche pour moi, bienvenue après le trajet en train et la traversée de la ville moite. C’est par ces mots qu’elle accueille mon petit dispositif et le formulaire que je lui tends, dont la signature scellera notre double contrat : elle m’autorise à utiliser ses confidences et je m’engage de mon côté à en prendre soin. « Pas besoin », me disent parfois mes confidentes. « De toutes façons, c’est anonyme ! » Mais parfois, on dit des choses qu’on n’a pas envie de voir écrites, même sous l’anonymat. Il se peut aussi que j’emploie des mots qu’elles n’auraient pas dits, que je projette des émotions qui ne sont pas les leurs. Je préfère avancer avec prudence ; la confiance qui m’est faite est à ce prix. Nous nous installons sur sa micro terrasse, d’où nous parvient la rumeur d’un samedi après-midi. Il fait encore chaud, bien que l’été tire à sa fin. Nous avons le même âge, mais je suis impressionnée par sa réputation, son parcours féministe, sa visibilité médiatique. Bien qu’on se soit tutoyées sur les réseaux, j’avance un vouvoiement respectueux que nous tiendrons tout du long de l’entretien.



« C’est un avortement de rêve. Je le souhaite à toutes les femmes qui doivent passer par là ». Flora avancera ainsi l’une ou l’autre punchlines libératrices. La formule, c’est son métier. Celle-ci s’inscrit en porte-à-faux contre le discours ambiant - tu vas le regretter - et contre le discours social porté par la loi : « Je me souviens d’avoir dû aller voir un psy qui devait décider de ma situation de détresse. J’avais la vague impression qu’il essayait de me dissuader. Mais je n’étais absolument pas en détresse ! » Quelques mois plus tôt, elle avait mis au monde une petite fille, puis quitté le père, devenu suspicieux, manipulateur, harcelant. Elle essaie pourtant, pour l’enfant, de sauver cette relation jusqu’au jour où elle se rend compte que sa fille et elle seront plus heureuses hors de l’influence toxique de cet homme. Les choses ne se passent pas sereinement : elle trouve à se réfugier chez des amis. Et rencontre un homme charmant, « un peu dingue ». Dont quelques mois plus tard, elle est enceinte.

« J’arrive chez ma gynéco, qui me fait une écho… coucou petit haricot ! Il mesure autant, et tout et tout… C’est une bonne nouvelle ? » Le médecin se rend compte que non, en voyant la tête que fait Flora. Un premier enfant de même pas deux ans, un ex-mari menaçant, une situation peu stable, un nouvel amant plus âgé, adorable mais fantasque, qui lui aussi a déjà des enfants : ce n’était pas le moment . Ce ne sera d’ailleurs jamais le moment : ni l’un ni l’autre ne souhaite un autre enfant. Sa gynéco prononce alors ces mots qui vingt-cinq ans plus tard mettent encore les larmes aux yeux de Flora : « Je ne vous laisse pas tomber ».


Je ne vous laisse pas tomber Silence. Micro-pause. « C’était un moment fort, et vous me donnez, pour la première fois, l’occasion d’y replonger, dit Flora qui sèche une larme. Je suis surtout émue par le souvenir de cette toubib extraordinaire ! » Une gynécologue qui lors de la mise au monde de sa fille quelques mois plus tôt, avait calmé sa crainte de l’épisiotomie en lui disant : « Je vais le faire, mais ne vous en faites pas. Ce sera tout petit, vous ne vous en rendrez pas compte … de toutes façons, je ferai tout ce que je peux pour que tout se passe bien, parce que c’est important, et pour vous, et pour votre sexualité, et pour votre fille, et la sienne. C’est magnifique des médecins comme ça ! s’illumine Flora »


Sororité. Une ange passe. In petto, je me souviens que j’ai aussi eu cette chance, lors de mes deux accouchements, les seules fois où ma gynéco passait au tutoiement, dans l’intimité de la douleur et de l’effort. « Tu peux me faire confiance, chuchotait-elle en évoquant l’inévitable déchirure, je vais bien faire ça. Je suis passée par là ». Je pense à ces médecins qui annoncent d’emblée les circonstances dans lesquelles les femmes ne pourront pas compter sur eux : le suivi des grossesses, oui, les accouchements, non (ou alors, provoqués pendant les heures de bureau), mettre au monde des enfants, oui, pratiquer les IVG, non. Pourtant, la santé des femmes, n’est-ce pas un continuum de soins que les médecins se devraient d’accompagner, de la puberté à la ménopause, en ce compris l’avortement ? C’est dans cet esprit que l’on forme les gynécologues en Suède, où l’on considère que soigner les femmes, c’est aussi bien parler de contraception que de soigner un cancer, que de permettre à une femme d’accoucher, ou d’avorter. À l’autre bout du continent, en Italie, le débat sur la clause de conscience bat son plein, suite au tragique décès de Valentina Milluzzo en 2016. La jeune femme de trente-deux ans était enceinte de jumeaux et les médecins ont refusé de pratiquer une IVG ; elle n'a pas survécu à des complications. Le recours à l’IVG est objectivement de plus en plus contrarié et l’objection de conscience, dont les médecins usent et abusent, s’étend à des territoires de plus en plus vastes. 70% des gynécologues italiens en moyenne sont objecteurs ; ils sont même 80% dans les Abruzzes avec des pics à 92% dans certaines villes[1]. On se met à rêver d’un monde où dans la bouche d’un médecin, le « Je ne vous laisse pas tomber » est plus qu’un mantra mais la norme. C’est ce monde qu’appelle la Française Véronique Séhier[2] en militant pour une formation des soignants plus globalisante, au sein de laquelle l’IVG est envisagée pour la femme : « C’est important pour sa santé, précise-t-elle, de pouvoir avorter si elle le souhaite, dans de bonnes conditions. »

L’IVG est un droit. On a même le droit de ne pas être triste ! Alors, un avortement de rêve ? « Rendez-vous à Cavell, anesthésie, le truc cinq étoiles », reprend Flora, revenue à la gaieté. Et cerise sur le gâteau, la présence de son compagnon. « Ma gynéco l’a déguisé en médecin, et au réveil, il était à mes côtés. C’est rare ça, comme mise en scène, mais n’est-ce pas encore rare que le couple fasse ensemble cette démarche ? C’est lui qui a dédramatisé la chose. J’avais envie d’un gâteau, moi qui ne mange jamais sucré ; il m’a emmenée dans une pâtisserie. » Là, devant ce petit gâteau, il prononce des mots justes, réparateurs, qui permettent à Flora de réaliser combien, toute féministe qu’elle est, toute militante qu’elle est pour le droit à l’avortement, elle reste prisonnière de la croyance que toute grossesse, qu’elle se poursuive ou non, était une catastrophe. « Je me sentais tenue d’afficher une mine dramatique, parce que j’avais baigné toute ma vie dans le poids de la culpabilité de circonstance véhiculée par la télé, par les éducatrices à l’école, par des siècles de maternité obligatoire. Évidemment, j’ai pensé à cet enfant… mais pas en tant que personne potentielle. Je ne sais même plus en quelle année c’était, c’est dire. Ce qu’il faut dire aux femmes, c’est que l’IVG est un droit, et qu’on a même le droit de ne pas être triste. De ne pas être malade, de ne pas être dépressive… de ne pas être coupable. » Cette croyance, cette injonction à la culpabilité, où s’enracine-t-elle ? Dans la loi, déjà, m’explique Flora. On est dans les années 90. Le Parlement vote la loi Lallemand-Michielssen qui permet de ne plus considérer l’IVG comme un délit passible de sanctions, s’il est pratiqué dans le respect des conditions définies par la loi. Elle impose le passage par un entretien psychologique et à l’époque, l’obligation d’une qualification de détresse. Malgré cette dépénalisation partielle et sous conditions, l’avortement est toujours considéré comme un délit. De nos jours, la trace de cette injonction continue à se lire dans le creux du silence. On parle du viol, du harcèlement, de l’inceste. On parle des règles, des fausses couches, du post partum. Mais pas de l’avortement. « C’est vrai, dit Flora. Moi, j’en ai parlé, et j’ai posé fièrement avec en main un article qui relatait mon témoignage : c’est moi, disais-je, c’est mon histoire ! » Mais elle est d’accord : on n’en parle pas beaucoup, et cela trahit sans doute un vieux fond de culpabilité. « Pourtant ,dit-elle, on ne fait de mal à personne. Et moi je savais que je ne devais pas avoir d’enfant avec cet homme-là. C’ était un amant et un partenaire formidable, mais pourquoi faut-il toujours se référer à ce schéma « un homme + une femme = un enfant ? » Je raconte à Flora l’histoire de Garance qui disait que ne pas donner la vie à cet enfant, c’est sans doute la meilleure chose qu’elle pouvait faire pour lui. Elle me répond : « Je comprends tout à fait ».


Nous revenons quelques instants sur la question de l’ambivalence qui traverse les témoignages que je reçois. « Oui, me dit-elle avec délicatesse – et non sans humour - ça m’est arrivé d’y repenser. Même si ce discours idéologique féministe existe, qui veut qu’on puisse être une femme sans être une mère - c’est vrai ! mais tant qu’on a tout l’équipement, les hormones, les ovaires… quelque chose en nous d’inconscient reste relié à cette possibilité d’enfanter. Je mentirais en disant que je n’ai pas fait un rêve ou l’autre concernant cet enfant. En fait, on reste connectée, reliée à notre biologie ». Nous sommes d’accord : nous faisons partie d’un tout, et se penser en dehors de ce tout peut paraitre présomptueux. « Parfois ces liens sont des nœuds ; pour certaines personnes c’est plus facile que d’autres. Mais nous sommes aussi des êtres de culture, avec une conscience, une réflexion, ce qui nous permet de voir le full picture, et de remettre chaque chose à sa place. »


[1] https://www.franceculture.fr/emissions/grand-reportage/grand-reportage-du-vendredi-03-septembre-2021 [2] Co-présidente du Planning Familial, Véronique Séhier siège au Conseil Economique et Social à la délégation aux Droits des femmes et à l’Egalité.

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