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Ce qui nous insupporte

October 6, 2019

 

Plaidoyer pour le cours de philosophie et de citoyenneté

 

 

Une de mes proches a érigé son véganisme en croisade, accusant à tour de bras ceux et celles qui succomberaient à la tentation du saucisson à l’heure de l’apéro de se faire les complices d’un véritable génocide. Il est devenu compliqué de l’inviter à notre table, car la simple vue d’une protéine animale la ferait souffrir. La semaine dernière, j’ai reçu – comme vous peut-être, une étrange invitation à un (je cite) : « rassemblement anti-nucléaire et féministe, en mixité choisie sans hommes ». L’an dernier, en plein ressac du #metoo, des amies féministes m’invitaient à signer une pétition pour interdirela présence de Raphaël Enthoven à un colloque sur le sujet organisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce matin, en parcourant l’actualité de mes réseaux sociaux préférés, je tombe sur le statut d’un ami bien sous tous rapports qui se vantait d’avoir banni de ses listes les contacts qu’il partageait avec l’infréquentable Théo Francken. Après ce magnifique geste prophylactique, s’est-il senti plus propre ? Ou vacciné contre je ne sais quelle contagion menaçante ? Entendons-nous bien : je mange de moins en moins de viande, je suis féministe, je ne suis pas fan de Raphaël Enthoven quand il prétend nous donner des leçons de féminisme, et encore moins de Théo Francken. Non, le problème n’est pas là. Il est dans l’exclusion radicale comme seul mode de contradiction de ce qui nous insupporte.

Aux États-Unis, c’est sur les campus universitaires que l’intolérance se répand. On ne conteste plus, on ne manifeste plus, on ne boycotte plus : on exclut. Des groupes d’étudiants se mobilisent pour interdire la venue de certains conférenciers au nom de leur droit de ne pas subir la micro-agression que provoquerait leur présence en leurs murs. D’autres refusent que certaines théories économiques soient abordées dans leur cursus. Quelques chercheurs[1] commencent à se pencher sur ce phénomène qui toucherait la génération internet, née entre 1995 et 2012 : maternés, protégés sur le plan émotionnel durant leur enfance, « habitués à ne communiquer sur les réseaux sociaux qu’avec des individus qui leur ressemblent, partagent leurs idées et leurs goûts, le dissensus et la contradiction les laissent désemparés ».

Je ne suis pas sûre que cette montée de l’entre-soi ne soit que générationnelle. Ni que le remède prôné par nos chercheurs américains - que les jeunes voyagent, partent faire une deuxième rhéto à l’étranger, un Erasmus, du woofing... bref, qu’ils se confrontent à d’autres cultures, d’autres mondes, d’autres réalités – soit la seule panacée. Il est un fait que la fabrique de soi, cette conquête post-moderne, s’accompagne pour beaucoup d’entre nous d’une immense fatigue existentielle. Avec pour conséquence l’abdication d’une bonne partie de notre esprit critique, la sous-traitance de nos choix auprès de prescripteurs de prêt-à-penser et autres vendeurs de sagesse ou de développement personnel, la tentation du repli micro-communautariste et le refus du débat.[1] Lire à ce sujet Couturier B. , “Safe spaces, Des étudiants qui ne supportent plus la contradiction », chronique France Culture le 16/11/2018. (...)

La suite dans l'Appel, n° 420, octobre 2019

 

 

 

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